L’abbatiale Sainte-Marie de Daoulas (Finistère) 

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Étude architecturale

L’ancien monastère de Daoulas, dans le Finistère, est bien connu par son beau cloître roman daté du XIIe siècle. Son église abbatiale, elle, suscite beaucoup moins l’intérêt. Pourtant elle mérite d’être connue.   Mais, d’où vient le peu d’intérêt qu’on y attache ?

Il faut comprendre que l’intérêt, voire la passion, que certains attachent aux monuments dits romans, est lié à la décoration sculptée. Or, dans cette église, et à la différence du cloître voisin,  il n’y a que très peu de décors sculptés. De plus, comme le montre l'image 1 (retouchée) du plan de cette abbatiale, elle a été datée du XIIe siècle. Nous aurons l’occasion, en fin de chapitre, de remettre en question cette datation et de montrer que cette église peut servir de référence à d’autres édifices qui lui ressemblent.


Le plan est celui d’une église à trois nefs. Chacune de ces nefs est prolongée d’une abside de largeur identique à celle de la nef qui lui est associée.
L’image 2 représente l’extérieur de la nef. Sous la toiture du bas, le collatéral sud, aux grandes fenêtres, aurait été refait au XVIe siècle. Par contre, le mur supérieur est d’origine. Remarquer les fenêtres étroites et non pourvues de décoration. Remarquer l’absence d’une fenêtre à gauche (la dernière est cachée par le sommet de la croix).
L’image 3 est celle de l’intérieur de l’église. Le vaisseau principal et les collatéraux sont charpentés. Le plafond en bois est en forme de carène de bateau. Les piliers sont de type rectangulaire 1010 (voir l’explication au paragraphe datation/ glossaire/pilier). Grâce à cette disposition, les arcades des murs médians sont à double rouleau.. Ces piliers supportent des impostes taillées en biseau dans toutes les directions. Hormis les deux plus proches des absides, ces impostes sont simplement biseautées.



L’image 4 montre 3 piliers. On constate que celui situé à droite est, à la différence des deux autres, cylindrique. Le pilier qui lui fait face est aussi cylindrique. Ces deux piliers sont les plus proches de la façade ouest. Remarquer aussi que les fenêtres sont situées au dessus des sommets des arcades.
Image 5 du collatéral nord: on voit tout à fait au fond, dans un parfait alignement, l’absidiole nord. Remarquer aussi les poutres de la charpente du toit qui s’appuient sur les impostes.
Image 6 de l'absidiole nord: remarquer que la corniche (en rouge) qui court sur les murs de cette absidiole s’interrompt au niveau de la fenêtre. Par ailleurs la voûte en cul-de-four de cette absidiole s’interrompt aussi au-dessus de la fenêtre. Il est possible qu’une fenêtre ait existé auparavant. Mais elle a été agrandie. L’ouverture ou l’agrandissement de la fenêtre est postérieur à la construction de l’absidiole. Il a dû en être de même de l’abside centrale visible dans l’image 3 : l’ouverture de grandes fenêtres a dû nécessiter la construction d’une colonnade pour soutenir la voûte en cul-de-four. (Voir le paragraphe « Essai de datation » en fin de texte)



Image 7 : Imposte sculptée de feuillages à grandes feuilles étalées (lierre ?)
Image 8 : Autre imposte (au-dessus du pilier cylindrique nord sculptée de feuillages à grandes feuilles dentelées. Ce type de feuillage ainsi que le précédent sont caractéristiques d’une période plus ancienne dans l’art dit roman.
Image 9 : Mur de séparation entre le vaisseau central et le collatéral nord. On voit en-dessous l’imposte du pilier cylindrique vue précédemment. Sur la gauche le revers de la façade occidentale. On discerne, encadrant les fenêtres de ce mur, deux colonnettes surmontées de chapiteaux, et, à l’angle, une colonne plus grande surmontée d’un chapiteau à feuillage stylisé. Ces 3 ensembles étaient censés porter quelque chose. Par ailleurs, en arrière, on peut voir un pilastre qui supporte une naissance d’arcade. Ces observations permettent d’envisager que la façade occidentale a été modifiée. Pas seulement la façade d’ailleurs. Les observations faites précédemment (absence de fenêtre à gauche dans l’image 2, colonne cylindrique de l’image 4) ajoutées à ces dernières observations autorisent à penser qu’il a dû y avoir un ouvrage occidental sur cette dernière travée. On devrait avoir des restes de cet ouvrage sur les colonnes cylindriques. Mais peut-être était-il construit dans un matériau léger (du bois ?)



Image 10 : Revers du portail. Cette image apparaît à première vue comme normale. Il est néanmoins des détails qui surprennent.  En général c’est la face avant du portail qui est travaillée et non son revers.  De plus l’archivolte torique qui retombe sur les deux corniches de part et d’autre du portail semble plus récente. Dans un classique portail roman, l’archivolte retombe sur un chapiteau porté par une colonne : il y a continuité entre colonne, chapiteau et archivolte. On ne retrouve pas ici cette continuité.  Observons enfin que la corniche de droite, décorée de pointes de diamant est moins épaisse  que celle de gauche. Et que le chapiteau de droite semble plus haut  que celui de gauche. Cette série d’éléments disparates donne à penser que ce portail a fait l’objet d’une rénovation au cours du Moyen-âge roman. Toute la partie du dessus (les archivoltes)  et probablement une partie du dessous  (corniche de pointes de diamant) seraient d’époque romane (XIe- XIIe siècle). La corniche de gauche serait antérieure.

Image 11 : Corniche « en damier ». Ce type d’ornementation géométrique est caractéristique d’une période ancienne dans l’art dit-roman. Elle daterait du premier millénaire (deuxième moitié).  Mais il faudrait établir des comparaisons. Il est possible que cette corniche ait couru  tout le long du mur  intérieur de la façade ouest.

Image 12 : Façade occidentale. On a vu précédemment que cette partie avait probablement été l’objet de remaniements. On le constate sur cette image. Il y a entre les deux étages une différence de coloration des pierres (peut-être due à un nettoyage de la partie inférieure). Dans la partie supérieure, au-dessus de la fenêtre étroite, on constate un changement d’appareil de pierres.  L’ensemble du pignon a été l’objet d’une restauration.  A l’origine, le mur de façade devait être plus  haut.

Constatons enfin que la porte d’entrée est surmontée d’une double arcade. Celle du dessous est légèrement mais clairement outrepassée.


Essai de datation


L’examen détaillé de cette église a montré qu’elle pouvait caractériser un type bien défini. Que l’on pourra appeler le « type Daoulas ». Dans la partie «Datation » de ce site on trouvera les justificatifs de datation. Il faut comprendre que la dite datation est très délicate car elle nécessite l’étude et la comparaison d’un grand nombre d’édifices. En conséquence elle évolue et se perfectionne grâce à l’étude de nouveaux monuments.

Concernant l’abbatiale de Daoulas cette datation est actuellement estimée à l’an 650 avec un écart espéré de 150 ans. Il s’agit, bien sûr, de la datation de la construction initiale qui constitue la plus grande partie de l’actuelle construction. Cette datation entre en contradiction totale avec celle du XIIe siècle vue précédemment. Sur quels documents se basent les spécialistes pour proposer une telle datation ? Citons le texte suivant de Marc Déceneux auteur de « la Bretagne Romane » aux éditions Ouest France (p 105) : « Cet établissement (l’abbatiale de Daoulas) de très ancienne fondation fut affecté en 1101 à l’ordre des chanoines de Saint Augustin. L’église d’après la chronique de Daoulas fut reconstruite de 1167 à 1175. Le monument édifié à ce moment nous est parvenu malgré la reconstruction complète de la partie orientale(chœur, abside et absidioles) et du bas-côté sud au XIXe siècle, par les soins de l’architecte Bigot … ». On peut penser que l’évaluation de M. Déceneux est directement inspirée de la chronique de Daoulas.

Ce conflit entre deux datations, la première basée sur une étude de l’architecture, la seconde basée sur des textes est révélateur de tout ce qui va être établi dans ce site (Daoulas est le premier monument a avoir été décrit). Il faudrait, bien sûr, analyser scrupuleusement le texte de la chronique de Daoulas. Il est certes possible que ce texte soit très précis (du style : « l’église a été entièrement reconstruite de la base jusqu’aux toits »). Auquel cas la datation de M. Déceneux est très crédible. Mais il est aussi possible que le texte ne mentionne que ces quelques mots : « opus Sancta Maria, » ; œuvre de Sainte Marie, qui justifierait qu’une œuvre (une construction ?) a été effectuée dans l’abbaye de Daoulas. L’œuvre en question pourrait très bien être le cloître actuel datable du XIIe siècle, et la plus grande partie des bâtiments accolés à celui-ci (salle capitulaire, réfectoire, dortoirs) aujourd’hui disparus.

Dans ces constructions du XIIe siècle on pourrait aussi inclure la restauration de la façade ouest de l’abbatiale. Cependant il est très difficile d’y inclure aussi la reconstruction totale de la nef. Il faut bien comprendre que le passage de la basilique romaine du IVe siècle à la basilique romane du XIe siècle a été le résultat d’une lente évolution imposée par un grand nombre de contraintes (techniques, liturgiques, artistiques …). Et cette évolution doit être conçue comme une amélioration. La basilique romane du XIe siècle est plus « performante » que la basilique romaine du IVe siècle. Tout comme la dernière née de la gamme Citroën est plus performante que l’ancienne « Traction avant ». Et, tout comme, actuellement, plus personne ne roule en « Traction avant », en 1167, les bâtisseurs ayant déjà connaissance des premières églises gothiques, ne devaient plus songer à édifier des basiliques bâties sur le modèle des romains. Et, même si le texte de la chronique devait confirmer l’hypothèse d’une reconstruction totale de l’abbatiale au XIIe siècle nous serions confrontés à un problème beaucoup plus complexe : pour quelles raisons aurait-t-on décidé de faire du vieux quand on savait faire du neuf ?