L’église Saint-Martin d’Artonne 

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Nous avons essayé à plusieurs reprises de visiter l’intérieur de l’église d’Artonne. Nous y sommes parvenus cet été 2018. La raison de cet acharnement ? Le monastère d’Artonne est cité par Grégoire de Tours (538-594) et l’extérieur de l’église faisait apparaître des témoignages d’une grande ancienneté.

Il faut comprendre notre dilemme répété à de nombreuses reprises dans ce site Internet : en Géorgie ou en Arménie, lorsqu’une église est citée dans un ouvrage du
VIesiècle, alors l’église est du VIesiècle. En France, lorsqu’une église est citée dans un ouvrage du VIesiècle, elle date du XIeou XIIesiècle. Il est bien vrai qu’en France, on est plus intelligents qu’ailleurs. Cependant, il y a une question que nous nous posons. Et si, malgré toute l’aura des hautes autorités de l’université et du patrimoine qui nous ont précédés, cette église datait du VIesiècle ? Et si la visite de l’intérieur de cette église permettait de découvrir des taxons (caractères distinctifs) permettant de ranger cette église dans une certaine catégorie ? D’où l’importance de pouvoir accéder à l’intérieur.


Commençons par l’extérieur qui mérite un examen attentif. La façade occidentale (image 1). Le clocher appuyé par cette façade, au Nord de celle-ci, a été construit ultérieurement. La partie inférieure de la partie centrale (image 2), bien qu'en partie remaniée doit être d’origine. La partie restaurée concerne la porte surmontée d’un linteau monolithe en forme de toit en bâtière, lui-même surmonté d’un arc de décharge. Nous pensons que, même si cette restauration est récente, elle reproduit le modèle ancien. Cela étant, nous ne sommes pas certains que cette porte et son linteau originels soient de même ancienneté que le grand arc qui les surmonte. Il est possible qu’elle ait été créée après, afin de fermer une grande ouverture. Ce grand arc est soutenu par des impostes à chanfrein vers l’intrados (images 3 et 4). On retrouvera le même type d’imposte à l’intérieur de l’édifice. Les chapiteaux soutenant le linteau de la porte (images 5 et 6) pourraient eux aussi être très anciens. En particulier celui de l'image 5 (tête émergeant des feuillages), qui fait penser à plusieurs chapiteaux de la crypte de Saint-Bénigne de Dijon. Sur ces derniers chapiteaux, les thèmes sont plus élaborés mais l’ancienneté, du Veau VIIesiècle, est plus avérée.


Nous poursuivons notre visite par la façade Sud (image 7), sur laquelle on distingue une porte, actuellement condamnée (image 8). Les piédroits de cette porte sont des colonnes cannelées antiques ou imitées de l’antique. À remarquer que ces colonnes sont très probablement de remploi, car aucune des deux n’est intacte. Ainsi, celle de l'image 9 n’est intacte que dans sa partie supérieure. On remarque de plus sur cette image 9 que le chapiteau n’est pas adapté au sommet de la colonne. Il est possible que, primitivement, le piédroit ait porté une imposte ou corniche de même largeur que le sommet de ce piédroit. Comme on le voit dans certaines églises wisigothiques, de larges impostes supportent des arcs outrepassés. Ce n’est pas le cas ici. Le chapiteau supporte une imposte à chanfrein vers l’intrados analogue à celles vues précédemment.

Nous avons voulu représenter la corniche de l'image 11 qui nous semble ancienne mais difficile à dater.


Les images 13 et suivantes font découvrir l’intérieur de la nef. Cette nef est actuellement voûtée en berceau brisé sur doubleaux brisés. Nous pensons qu'elle ne l’était pas à l’origine. Il y a plusieurs raisons à cela. La première est que les arcs reliant les piliers sont en plein cintre. Si le voûtement avait été prévu dès l’origine, ces arcs auraient été brisés. La deuxième raison tient au fait que parmi les 4 doubleaux supportant la voûte de la nef (il en existe deux autres aux extrêmes), l’un d’entre eux, le plus proche du chœur, repose sur des piliers de type R0000. Les trois autres le sont sur des piliers de type R1111. Qui plus est, les pilastres adossés à ces piliers sont différents les uns des autres (image 15). Enfin, la différence de voûtement des collatéraux, en arc brisé au Nord (image 17), en quart de rond au Sud (image 16), achève de montrer que même pour les collatéraux, le voûtement n’était pas prévu dans la construction initiale. L'image 22 est en cela intéressante, car elle permet de montrer que le toit du collatéral Sud a été abaissé : sa voûte en quart de rond recouvre en partie une fenêtre géminée.

Les piliers devaient tous être primitivement de type R0000. Ces piliers portent des arcs simples par l’intermédiaire d’impostes à chanfrein uniquement orienté vers l’intrados de l’arc.


La croisée du transept et son croisillon Nord sont représentés sur l'image 21. Nous n’en sommes pas certains, mais il semblerait que ce transept a été construit en utilisant une travée de la nef primitive. Pour en être certains, il faudrait disposer d’un plan de l’édifice. En tout cas, il y a bien eu à un moment donné et sur l’édifice initial, la construction d’un transept. Il y a eu pose d’un étage sur la partie des collatéraux dévolue au transept. Les fenêtres visibles sur les images 22 , 23, 24 appartenaient à l’étage supérieur et devaient permettre d’avoir vue sur les collatéraux et éventuellement, les absidioles Nord et Sud. Le chapiteau de l'image 22 est difficilement identifiable. Celui de l'image 23 se révèle très intéressant, d’un style inusité. Au-dessus d’une corbeille de feuillages, trône un entrelacs de style dit carolingien (IXe- Xesiècle) Mais la nouveauté qui apparaît dans cette représentation, c’est que cet entrelacs dessine un visage avec les yeux, le nez, le front, la bouche, la langue et la barbe. Celui de l'image 24 est un chapiteau à feuilles dressées qui pourrait être antérieur à l’an mille.

Nous n’avons pas étudié plus particulièrement le chœur à déambulatoire de l’église qui, datant du XIIesiècle, se situe hors du cadre de notre étude (image 25).


Il reste à examiner les objets et sculptures diverses déposés dans cette église. Nous hésitons à ranger dans la catégorie des sculptures anciennes la croix pattée de l'image 26. On en trouve de presque analogues dans des cimetières du XIXesiècle.

Malgré leur état dégradé, les fresques des images 27, 28, 29 et 30 nous semblent dignes d’intérêt. Plus particulièrement, celle de l'image 30 qui est située à l’intrados d’un arc reliant des piliers (image 29). Il faudrait vérifier (ce que nous n’avons pas songé à faire) si cet arc appartient bien à l’église primitive. Dans ce cas, la fresque daterait très probablement de la construction primitive. Nous savons que le décor des églises des premiers siècles chrétiens concernait les sols (par des mosaïques) ou les murs (par des fresques ou des mosaïques).. Et non les chapiteaux, tympans ou autres sculptures.

L'image 31 est celle d’une imposte à chanfrein orienté dans une seule direction : l’intrados de l’arc soutenu par l’imposte. Nous avons déjà dit que ce type d’imposte pourrait constituer un taxon.


Les derniers éléments sculptés se trouvent dans la salle capitulaire, que nous n'avons pu voir que de l’extérieur (images 32 et 33). Les chapiteaux représentent deux hommes tenant une palme (image 34), deux sphinx adossés (image 35), deux hiboux (image 36). Ces chapiteaux semblent dater du XIIesiècle. Donc hors des limites de notre étude.



Datation envisagée

Cette église date-t-elle du VIesiècle (comme l’évalueraient des historiens géorgiens ou arméniens faisant foi aux écrits de Grégoire de Tours) ? ou du XIesiècle (comme l’estimeraient des historiens français)? Les deux réponses ont ceci en commun qu’elles sont dépourvues d’objectivité. Ce n’est pas parce qu’un édifice est cité au
VIesiècle qu’il date obligatoirement du VIesiècle. Et ce n’est pas non plus parce que, vers l’an mille, Hugues Capet a usurpé le pouvoir des empereurs germaniques, créant une royauté française, que tous les édifices français sont postérieurs à l’an 1000. Il faut donc raisonner objectivement. D’une part, l’église primitive était à piliers de type R0000. Lorsque nous avons décidé de construire des cartes interactives pour les monuments étudiés, nous avons attribué le drapeau orange à toutes les églises à piliers de type R0000. Pour ce drapeau orange, la datation que nous proposions était la fourchette (500, 800). La datation du VIesiècle entre en conformité avec cette fourchette. En tout cas, beaucoup plus que la datation du XIesiècle. Il ne faudrait pas cependant déduire des écrits de Grégoire de Tours que cette église date exactement de la seconde moitié du VIesiècle. Tout au plus, ce que l’on peut affirmer, c’est que dans la seconde moitié du VIesiècle, le monastère d’Artonne avait une importance suffisante pour que Grégoire de Tours en parle. Ce monastère devait donc, soit disposer d’une grande église, soit avoir les moyens d’en construire une dans les années suivantes. Notre estimation est donc l’an 550 avec un écart de 75 ans.