L’abbatiale Saint-Léger d’Ébreuil
La page du site Internet Wikipedia décrivant cette église se
révèle très peu prolixe : « L'église
abbatiale Saint-Léger a été construite à partir du Xe
siècle. Elle a été commencée par les moines de
Saint-Maixent en Poitou (dans les Deux-Sèvres) ; fuyant
l’invasion des Normands, ils emportent les reliques de
Saint Léger d'Autun et se réfugient à Ébreuil.
À la Révolution, l'abbatiale devient l'église paroissiale
d'Ébreuil, remplaçant l'ancienne église Notre-Dame,
aujourd'hui détruite. »
Si l’on en croit le plan de l'image
6 , la plus ancienne partie de cette église
daterait du Xesiècle. Il s’agirait d’un pan de
mur séparant le chevet du transept. Visible sur l'image
16, l’arc
triomphal porté par des chapiteaux ferait partie de cet
ouvrage daté du Xesiècle.
Lors de notre visite, nous n’avons pas fait suffisamment
attention à cette partie qui nous a semblé beaucoup moins
intéressante que la nef. La configuration de celle-ci vient
en appui de nos théories concernant la datation des nefs à
trois vaisseaux.
Tout d’abord revenons à ce plan de l'image
6 pour constater l’absence de symétrie de la nef
par rapport à l’axe Est-Ouest (axe vertical de ce plan).
Nous estimons (mais bien sûr chacun est libre de penser ce
qu’il veut) que tout architecte veut élaborer un plan
parfait. Et que c’est encore plus vrai si l’édifice qu’il
veut construire est une église. Nous pensons de plus que,
pour les églises de l’Antiquité et du Moyen-Âge, cette
perfection s’exprimait au moins en partie dans la symétrie
par rapport à l’axe Est-Ouest. Toute nouvelle église
construite devait obéir à cette règle de symétrie. Au moins
à l’intérieur, car à l’extérieur, la symétrie pouvait être
déformée par l’adjonction de corps annexes (campaniles,
tours, baptistères). Si donc, dans une église, une
dissymétrie est apparente cela signifie qu’une modification
a été apportée au plan initial. Et ce, après la construction
de l’édifice. Souvent longtemps après, car il y a toujours
une volonté de respecter et faire respecter les intentions
initiales. Dans le cas présent, on constate que dans la
partie droite du plan (côté Sud), les piliers sont
rectangulaires de type R0000.
Alors que dans la partie gauche, les piliers sont aussi
rectangulaires mais de type R0100.
Nous pensons que dans l’église primitive, tous les piliers
étaient de type R0000
(analogues à ceux de la partie de droite). Les collatéraux
étaient charpentés comme ceux de l'image
13. Ultérieurement, on a décidé de voûter le
collatéral Nord en posant des arcs doubleaux au dessus de
pilastres adossés ,d’un côté au mur extérieur Nord, et de
l’autre côté aux piliers soutiens du vaisseau central (image 14).
Bien sûr, l’existence de ces
modifications fait remonter le curseur de datation. Sachant
que les constructeurs du XIesiècle étaient
capables de construire des nefs entièrement voûtées (voûte
centrale et collatéraux) pourquoi, s’il avait été leur
contemporain, l’architecte d’Ébreuil aurait-il construit une
nef charpentée beaucoup moins performante ? Pourquoi un de
ses successeurs aurait-il voûté seulement un collatéral s’il
avait été capable de voûter l’ensemble ? La réponse à ces
questions ne peut être que la suivante : la nef primitive
d’Ébreuil encore visible dans le vaisseau central et le
collatéral Sud ne peut être que bien antérieure au XIesiècle.
Nous voyons dans ce plan un autre élément intéressant : le
chevet. Il est daté du XIIIesiècle. Bien souvent,
les historiens estiment que le chevet est la première partie
à être construite. Et ils alignent l’histoire de l’édifice
sur celle du chevet : sachant que le chevet est datable
d’une période, ils en déduisent que les reste de l’édifice
est contemporain ou postérieur à cette réponse. Nous
estimons, quant à nous, que les datations des éléments
constitutifs d’une église (nef, chevet, ouvrage Ouest,
transept) doivent être traitées indépendamment les unes des
autres. Souvent en effet, les chevets ont fait l’objet de
modifications, voire de totales réfections. Le chevet que
l’on voit ici a très probablement remplacé un, voire
plusieurs chevets plus anciens (image
22).
Une autre caractéristique de cette
église est la présence d’impostes saillantes au-dessus des
piliers (images 11, 12, 18).
Ces impostes présentent la caractéristique suivante :
la saillie est tournée vers l’intrados de l’arc. Il n’y a
pas de saillie côté vaisseau central.
Nous avons déjà rencontré ce type d’imposte dans plusieurs
églises romanes comme Castelnau-Pégayrolles (Aveyron) ou
Châtel-de-Neuvre (Allier). Et ce, sans très bien comprendre
leur utilité pratique. Et les raisons des différences avec
les impostes à saillies dans toutes les directions. En
parlant de celles-ci, nous constatons qu’il en existe au
moins une dans cet édifice. C’est celle de l'image
17, détail de l'image
16. Cette imposte du pilier de la nef est
directement en contact avec le pilier Nord-Ouest de la
croisée du transept. On constate tout d’abord que cette
imposte est recouverte par le pilier de croisée. Il
semblerait que le pilier de croisée a été installé sur le
pilier de la nef, postérieurement à celui-ci. Pourquoi cette
imposte a-t-elle une saillie côté vaisseau central alors que
les impostes des autres piliers n’en ont pas ? Nous
formulons l’hypothèse suivante : à l’origine, toutes les
impostes avaient des saillies dans toutes les directions.
Mais ultérieurement, ces saillies ont été supprimées. Seules
ont été conservées celles de l’intrados. Mais alors pourquoi
avoir supprimé toutes les saillies côtés vaisseau central et
collatéraux ? Peut-être pour ménager de grandes surfaces
planes sur lesquelles on pouvait peindre de grandes fresques
? Dans tous les cas, la haute ancienneté des nefs à piliers
de type R0000
devrait nous imposer d’effectuer une étude de synthèse
lorsque nous aurons terminé l’étude exhaustive des monuments
de France et d’Italie.
Il existe dans cette église d’autres
centres d’intérêt. Ainsi la façade Nord du transept (image
2) présente une décoration de marqueterie de
pierres (image 3).
L’ouvrage Ouest, quant à lui, mériterait un examen
approfondi (images 5, 7, 8
, 9). Il s’inscrit dans une sorte de lignée
d’ouvrages Ouest. Ceux-ci présentent les caractéristiques
suivantes : l’espace inférieur porté par de grands arcades
est libre d’accès et de circulation. À l’étage supérieur,
une grande salle est parfois aménagée en chapelle. Mais
cette salle peut aussi abriter des visiteurs ou servir de
salle de réception. Nous espérons pouvoir un jour comprendre
ces ouvrages Ouest et fournir des explications à leur sujet.
Pour le moment, nous essayons de les recenser. Plus rares
que les ouvrages Est ou chevets, ils se révèlent aussi
différents entre eux. Cela va de la simple façade décorée
fréquente dans le Poitou, à l’ouvrage massif encadré de
tours des églises germaniques (exemple : la cathédrale de
Trèves).
Concernant le reste de l’édifice, nous
n’avons que peu de remarques à apporter. Conformément au
plan, le chevet (image 22)
semble dater de la fin de l’époque romane (an 1200 avec un
écart de 50 ans). Il existe des parties romanes un peu plus
anciennes que nous n’arrivons pas à dater (images
23, 24, 25, 26). Notons la présence de très belles
fresques gothiques comme celle de l'image
27, fresque que nous datons du XIVesiècle.
La datation envisagée pour la nef primitive (images
10, 11, 16) est l’an 700 avec un écart de 200 ans.
Soit une datation de beaucoup antérieure à celle de la page
Wikipedia (XIesiècle). Selon nous, cette nef est
plus romaine que romane.
Addendum
Suite à la publication de la présente page sur notre site,
nous avons été contactés par Mr Georges Jousse, qui étudie
cet édifice depuis plus de 4 années. Concernant les
datations, il nous a apporté les précisions suivantes :
Installation du monastère sur un terrain du palais de
l'empereur Louis le Pieux donné par le roi Charles le Simple
: 15 mars 906.
Fondation de la première véritable église monastique sur la
terre royale donnée par le roi Lothaire IV vers 960
(existence du monastère attestée en 961).
Construction de la nef et transept carolingiens actuels :
premier quart du XI e siècle, date retenue 1025.
Construction du clocher-porche roman : premier quart du XII
e siècle, date retenue 1125.
Construction du chevet gothique naissant : dernier quart du
XII e siècle. Dates retenues 1170-1180, date
attestée 1171, mais non confirmée.
Peintures murales romanes de la tribune : deux périodes
1085-1090 et 1115-1120.
Peintures murales gothiques de la nef : début XV e
siècle (peu après 1416).
L'ouvrage relatant cette étude : Georges Jousse, « Ébreuil,
la puissante abbaye royale d’Auvergne », a été
édité par Imestra en 2018.