L’abbatiale Saints-Pierre-et-Paul de Ottmarsheim 

• France    • Grand-Est    • Article précédent    • Article suivant   


L’église de Ottmarsheim, située dans la plaine d’Alsace, à proximité du Rhin, présente un intérêt majeur pour l’histoire et l’architecture du premier millénaire. Il s’agit en effet d’un édifice tout à fait comparable tant en plan de base qu’en élévation à l’église bien connue d’Aix la Chapelle (voir sur notre site l’article concernant cette magnifique église dans la rubrique Allemagne). Le plan est centré octogonal autour de huit piliers de base à section quadrangulaire. Ces piliers supportent 8 autres piliers à section polygonale qui délimitent 8 grandes baies. Chacune de ces baies est partagée en deux par un bandeau horizontal. Puis chacune des parties obtenues est partagée en 3 grâce à deux colonnes monolithes en grès rouge. Les colonnes de la partie inférieure sont de dimensions plus importantes que celles de la partie supérieure.

La première des remarques que l’on peut faire est que, si on enlève ce système de colonnes monolithes, ainsi que leurs chapiteaux et le bandeau horizontal intermédiaire, le système reste stable, la voûte étant soutenue par les piliers à section polygonale. Les colonnes monolithes, loin d’avoir une fonction de soutien constituent plutôt un handicap par l’alourdissement qu’elles provoquent.

On est donc obligé de constater que cet ajout a été fait intentionnellement dans un but esthétique ou symbolique.


Image 3 : Intérieur de l'édifice.
On y voit en bas une partie du rez-de-chaussée avec 4 arcades en plein cintre supportant le premier étage. On y distingue deux grandes baies complètes ménagées dans l’épaisseur du mur. Chacune de ces baies est partagée en 6 par des colonnes monolithes. Derrière la grande baie de gauche on peut voir, éclairée par la lumière du jour, la chapelle supérieure du bâtiment est. Elle est décorée de fresques (XIVe ? XVe siècle ?).

L’intention symbolique est certes envisageable. On constate en effet que cette disposition un peut étonnante permet de ménager au niveau du premier étage vingt quatre arcades absolument identiques. On en voit neuf sur l’image 3 (3 pour chacune des baies complètes, une pour la portion de baie à gauche et 2 pour celle de droite). On pense ici aux 24 vieillards de l’Apocalypse qui sont parfois représentés sur des mosaïques du premier millénaire.

L’intention esthétique est aussi manifeste. Il est d’ailleurs étonnant qu’elle ne se manifeste pas ailleurs. Nous n’avons pas retrouvé au cours de notre visite de décor peint ou sculpté attribuable à cette époque. En particulier pas d’imposte au niveau des piliers.

Selon la guide ayant dirigé notre visite, cet édifice a subi bon nombre de modifications et de restaurations. L’image 4 nous montre la façade du bâtiment Est contenant les deux chapelles absidales superposées. On y voit les traces de nombreuses modifications. Le bâtiment lui-même a dû être construit après la construction de l’octogone initial.

A l’intérieur la galerie du rez-de-chaussée entourant les 8 piliers est couverte de voûtes d’arêtes. Ce n’était probablement pas le cas à l’origine. Il devait y avoir un plancher séparant le rez-de-chaussée de l’étage supérieur. De même la galerie supérieure ne devait pas être couverte de voûtes mais d’un toit en charpente. La partie supérieure de ce toit devait s’appuyer sur le bandeau horizontal séparant les rangées de deux colonnes.

Image 5 : Vue intérieure montrant le rez-de-chaussée et ses massifs piliers quadrangulaires.
On distingue en arrière-plan la galerie qui entoure les 8 piliers. A cause de la présence de ces 8 piliers et de la forme octogonale du plan formé par les murs extérieurs, cette galerie peut être partagée en 16 parties dont 8 sont carrées et les 8 autres sont rectangulaires. Les parties carrées sont voûtées en voûte d’arêtes, visibles sur la photographie.

Image 6 :  Colonnes en grès rouge et les chapiteaux qui les surmontent.
Observons attentivement ces colonnes en grès rouge ainsi que les chapiteaux qui les surmontent. Leur surface présente un aspect granité ou rugueux. Cela est très inhabituel. Cette façon de travailler semblerait caractéristique d’un travail à la boucharde, marteau hérissé de pointes. (il faudrait bien sûr consulter un ouvrier spécialiste de la taille de pierres). Cette technique du « travail à la boucharde » est fréquente au XIXe siècle. (Ce qui permet de différencier le néo-roman du roman). Elle est pratiquement inconnue à l’époque romane où les œuvres présentent un aspect lisse. Ici toutes les colonnes présentent cet aspect rugueux. Et par ailleurs colonnes et chapiteaux apparaissent trop « neufs » pour un monument vieux de plus de neuf siècles. Il est donc fort probable que des colonnes et ces chapiteaux soient le résultat d’une des nombreuses restaurations du XIXe siècle. Une question se pose alors : serait-il possible que les colonnes en grés rouge aient été artificiellement introduites au XIXe siècle de façon à copier l’église d’Aix la Chapelle où de telles colonnes existent ? Si ce n’est pas le cas, c’est-à-dire si les colonnes en grés rouge existaient à l’origine mais ont toutes été remplacées par d’autres colonnes au XIXe siècle, il doit exister dans l’environnement immédiat des restes de ces colonnes.


Essai de datation

Essayons d’abord de voir ce qu’en dit le livre Alsace Romane en page 49 :

« Vers 1030, le comte Rodolphe d’Altenbourg construit à ses frais, sur son domaine d’Ottmarsheim, un monastère dédié à Sainte Marie, qu’il destine à des religieuses de l’ordre de Saint Benoît.

En 1049, à la demande du fondateur, le Pape Léon IX consacre l’église abbatiale et promulgue une bulle accordant aux moniales la protection du Saint-Siège, contre la redevance annuelle d’une aube et d’un amict à livrer à Rome… »

Il faudrait bien sûr vérifier l’existence de ces deux actes ainsi que la conformité de leur traduction.

Ceux qui les ont découverts et traduits en ont déduit que l’abbatiale avait été construite entre 1030 et 1049. La logique semble imparable, et, à leur suite, tous les spécialistes de l’art roman ont emboîté le pas.

Il est néanmoins quelque chose qui pose problème : un gros problème ! Comment se fait-il que les moniales aient choisi de construire une église à plan centré ?

Il faut bien comprendre, en effet, que l’architecture n’est pas subordonnée à la seule fantaisie des architectes. Eux-mêmes obéissent à un schéma directeur lié à la fonction du bâtiment à construire : une salle de concert ne ressemble pas à un stade de football, lequel ne ressemble pas à un musée. Certes, il existe des musées qui ressemblent à des gares (le musée d’Orsay), ou à une demeure princière (le musée du Louvre), mais à chaque fois ce sont des réaffectations de bâtiments anciens.

Revenons à présent à nos moniales censées procéder à la construction d’une abbatiale. Elles doivent construire un bâtiment conforme à leurs exigences religieuses. C’est-à-dire qu’elles doivent prier en se tournant vers l’Est. Elles doivent être séparées des fidèles voire même d’autres moniales d’un rang inférieur. Le choix du bâtiment est donc tout trouvé. C’est un bâtiment orienté de direction est-ouest et doté de clôtures. L’une séparant le chœur (où trône l’officiant) du transept où siègent les moniales. L’autre séparant le transept de la masse des fidèles. Pourquoi donc faire un plan tout à fait différent ? Une telle anomalie n’a d’ailleurs pas échappé aux moines de l’Abbaye de la Pierre qui Vire qui écrivent dans le même livre : « Mais l’utilisation liturgique d’un édifice de ce genre pose des problèmes et l’on voit mal qu’une telle solution puisse jamais être adaptée au service d’une collectivité humaine assez vaste ». Malgré cette interrogation ils essaient de justifier cette prise de décision de construire pour une communauté de moniales un édifice ressemblant plus à la salle de spectacles du « Globe » de Shakespeare, qu’à une église de couvent..

Notre hypothèse est que l’abbatiale existait avant 1030. Ce bâtiment n’aurait pas été construit mais réaffecté. Les constructions effectuées entre 1030 et 1059 auraient été des bâtiments claustraux destinés à accueillit les moniales ainsi que, peut-être, le bâtiment Est constituant le chevet et (ou) la tour porche située à l’Ouest.

Quelle était la fonction de cet édifice à plan centré qui aurait été réaffecté vers 1030?. On a parlé ci-dessus d’une « Salle de spectacles ». C’est bien possible qu’il en soit ainsi. Mais il s’agirait d’un spectacle tel qu’il se donne actuellement dans une salle ayant presque la même forme (sauf qu’il s’agit d’un hémicycle), l’Assemblée Nationale Française. Au milieu de cette salle les débateurs. Autour et au-dessus d’eux les spectateurs. L’abbatiale d’Ottmarsheim aurait donc pu être initialement construite pour permettre des rencontres et des débats politico-religieux. L’idée est-elle farfelue ? On est obligé de constater que l’église d’Aix la Chapelle a exactement la même forme et que c’est une église construite par un roi qui trône au premier étage, au dessus de l’assemblée.

Mais alors comment expliquer que cette église ait été consacrée par le pape en 1049 ? Il faut savoir que la consécration d’une église ne suivait pas automatiquement l’achèvement des travaux de cette église. Une église pouvait être consacrée lors du passage d’un pape, ou lors de certains travaux de réfection. Une église pouvait être consacrée plusieurs fois de suite. Et donc la date de consécration ne peut avoir une grande signification en l’absence de toute autre précision.

En conséquence quelle pourrait être la datation de cet édifice à plan centré ? A cause de sa ressemblance avec l’église d’Aix la Chapelle on peut lui attribuer la même datation, vers la fin du VIIIe siècle. Néanmoins il faut rester prudent. Car même pour l’église d’Aix la Chapelle la datation peut éventuellement être révisée. Charlemagne étant un homme de légende, beaucoup de monuments lui ont été attribués qui appartiennent à ses prédécesseurs ou à ses successeurs. Donc, en ce qui concerne Ottmarsheim risquons la date de 800 après Jésus-Christ, avec un écart estimé de 100 ans. Il existe donc une très forte possibilité que Ottmarsheim appartienne au premier millénaire. Et soit, pour cette période, un monument majeur.


Image 7 : Plan de l'abbatiale d'Ottmarsheim.
Il indique, en brun, des parties datées entre 1030 et 1049. Nous n’acceptons pas cette datation et estimons que la partie octogonale est nettement antérieure (an 800 avec un écart estimé de 100 ans). Le bâtiment Est (carré situé en haut) et le bâtiment Ouest (clocher porche à plan carré en bas) pourraient dater de cette époque. A remarquer, en haut à gauche le corps de bâtiment à nef unique et abside du XVIe siècle qui correspond bien aux exigences demandées par des moniales. A la différence de l’octogone que les moniales du XVIe siècle ont fini par abandonner.