Le prieuré Notre-Dame de Salagon à Mane 

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Petit préambule : la question du « nous »

Le lecteur assidu de ces pages aura sans nul doute remarqué l’usage un peu désuet du « nous » : « Nous pensons que… », « Selon notre analyse … ». Cela tient à plusieurs raisons. Tout d’abord, à une constatation : actuellement, un grand nombre d’informations historiques ou archéologiques nous sont communiquées sur un ton impersonnel et catégorique : « L‘abbaye X a été fondée au onzième siècle » ; « L’église Y a été construite en 1126 ». De telles affirmations n’acceptent pas la contradiction. Et pourtant, dans la plupart des cas, il suffit de peu d’arguments pour démonter totalement l’information. En fait, la quasi totalité des informations que nous croyons connaître du Moyen-Âge sont entachées d’une forte incertitude, incertitude qui devrait apparaître dans les propos. Ainsi pour la première phrase, il devrait être écrit :
« Selon certains auteurs, l’abbaye X aurait été fondée au onzième siècle » et pour la seconde : « Un document daté de 1126 mentionne telle construction sur l’église Y ».

Cependant, de telles phrases restent impersonnelles et si le doute est légitime, on ne peut douter de tout. Il faut que celui qui émet un doute s’engage, propose des solutions, qu’il ne conjugue plus à la « troisième personne » mais à la « première » : « Certains auteurs estiment que l’abbaye X date du onzième siècle. Je pense qu’elle est plus ancienne de plusieurs siècles ».

Mais alors ? Pourquoi dire « nous » au lieu de « je » ? Il faut tout d’abord savoir que d’autres personnes que « moi » peuvent participer à la rédaction du texte. Ainsi, la page actuelle concernant Salagon : elle n’a pu être réalisée que grâce à la visite de Alain et Anne-Marie le Stang et de Jean-Marc Le Bris, et aux photos qu’ils ont prises. Participent eux aussi de ce « nous » tous ceux qui, remettant en question des idées acquises, confortent certaines des thèses ici avancées. Enfin le « nous » exprime la dualité existant entre celui qui écrit un texte et le raisonnement qu’il produit.



La première impression est décevante. Certes, le site de Salagon a été aménagé en espace accueillant avec un musée et de beaux jardins. Certes aussi l’église est magnifiée par une série de six vitraux créés par l’artiste contemporaine Aurélie Nemours. Il s’agit là de fort belles choses, mais il n’y a, à première vue, rien qui date du premier millénaire … ce qui est tout de même la raison d’être de notre site. Cette impression est confortée par les premières images de l’intérieur de l’église montrant des voûtes typiquement gothiques. Ainsi que par les commentaires des spécialistes : le plan extrait du livre « Provence Romane II » sur lequel les parties les plus anciennes sont légendées du XIesiècle, les commentaires récents sur le site Internet du musée : « Vaste complexe architectural (50m sur 30m), le prieuré se compose d’une église du XIIe siècle, …»

En conséquence nous aurions dû, en toute logique, exclure cet édifice de notre étude et consacrer nos recherches à des monuments qui seraient, eux, attribuables au premier millénaire. Nous sommes à présent certains qu’Il en reste des centaines à découvrir.


Fort heureusement, nous ne sommes pas restés sur cette première impression et avons décidé de porter plus d’attention à cet édifice.

Observons tout d’abord l'image 6 montrant la façade occidentale de cette église. Elle apparaît étrange, désorganisée, incohérente. Tout d’abord, on s’aperçoit qu’il y une dissymétrie du plan. Si l’axe de symétrie part du faîte du toit, alors la rosace du dessous est située dans cet axe, mais pas le portail. Côté Nord on devine, par la pente du toit, l’existence d’un collatéral. Ce collatéral n’existe pas côté Sud. Par contre un tel collatéral a très bien pu exister dans le passé : on voit très nettement les ruptures d’appareil, à gauche comme à droite.


Le portail est roman, du XIeou du XIIesiècle ; On peut donc estimer que toute la partie contenant le portail date de la même période. Mais on observe sur cette image 6 une autre dissymétrie. Constatons d’abord que le portail est parfaitement symétrique. Il est surmonté d’un « sourcil » qui le protège des intempéries. Ce sourcil est prolongé horizontalement sur les côtés passant au-dessus de deux bas-reliefs. La dissymétrie se situe au niveau de ces deux bas-reliefs, de hauteurs différentes.

Si on observe de plus près ces bas-reliefs on s’aperçoit que leurs décors sont eux aussi différents, bien que tous deux de même inspiration : feuillages inscrits dans un cercle. Pour celui de droite (image 7), une seule feuille épouse la forme du cercle. Tandis que, pour celui de gauche (image 8), ce sont des rosaces à quatre ou six feuilles.

Nous estimons que ces deux panneaux sculptés sont plus anciens que le portail. S’ils avaient été créés pour le portail ils auraient été identiques. Nous pensons aussi qu’ils sont issus d’un édifice antérieur. Posés contre un mur, ils formaient un décor continu. L’exemple de référence est le mur décoré de Quintanilla de las Viñas en Espagne, église datée du VIIeou du VIIIesiècle, mais on connaît d’autres bandes décorées à Andlau (Alsace) ou Saint-Restitut (Drôme).


L’intérieur de la nef (images 9 et 10) avec des voûtes en berceau brisé apparaît gothique. Cependant, l’arc séparant les deux vaisseaux de la nef (image 10) est porté par des chapiteaux romans.

Plus encore : le pilier adossé à la paroi de l'image 11 est surmonté de trois étages de chapiteaux ou d’impostes destinés à supporter des arcs. Pour nous, cette particularité est signe d’un manque de plan préétabli : la construction a dû se faire progressivement. Initialement le vaisseau était charpenté. Dans un deuxième temps, on l’a voûté en berceau plein cintre sur doubleau et pilastre dressé pour l’occasion. Dans un troisième temps, on a remplacé la voûte par une voûte en croisée d’ogives s’appuyant sur des colonnettes, elles aussi dressées à cette intention.


L'image 12 se révèle aussi d’un grand intérêt. On y voit en effet, plaquées au fond de l’abside, deux colonnes cylindriques portant une partie de la voûte en cul-de-four. Pour bien comprendre ce qui s’est passé, il faut consulter les plans de l'image 25 et de l'image 27. L’édifice primitif devait être à chevet plat : l’intérieur de l’abside était à plan rectangulaire. Cette édifice devait être voûté d’une voûte en berceau portée par des doubleaux reposant sur des pilastres (deux d’entre eux subsistent à l’entrée du chœur). On a décidé de voûter cette abside en cul-de-four. Pour ce faire, on a placé dans chacun des deux angles du rectangle une colonne portant deux petits arcs qui participent au soutien de la voûte en cul-de-four.

Cette astuce permettant d’installer un cul-de-four à l’intérieur d’une structure qui n’en possédait pas, permet d’expliquer la présence de colonnades plaquées au fond des absides. Attention cependant ! la présence de ces colonnades ne signifie pas obligatoirement que la construction de ces absides s’est effectuée en deux étapes : abside semi-circulaire sans cul-de-four pour la première étape, construction d’une colonnade surmontée d’un cul-de-four lors de la deuxième étape. Il est en effet possible que cette technique consistant à ériger des colonnades au fond des absides ait été employée dans les constructions nouvelles en imitation de modèles anciens.


Les images suivantes sont celles de sculptures diverses.

Le chapiteau corinthien de l'image 13 est manifestement de remploi (il n’a pas les mêmes dimensions que le tailloir et la colonne). Il est probablement préroman.

Celui de l'image 14 semble inspiré de l’orfèvrerie barbare. Il pourrait aussi être préroman.

Il doit en être de même du dernier (image 15), décoré d’une rosace. Nous ne sommes pas en mesure d’estimer la datation de ces deux derniers chapiteaux tant ils sont différents des modèles que nous connaissons.


Les bas-reliefs des images 17 et 18 témoignent aussi d’une grande ancienneté. Selon certaines sources (que nous ne sommes pas en mesure de justifier), l’empereur Charlemagne aurait exigé de placer sur les murs d’édifices nouvellement construits les bas-reliefs ou sculptures des anciens édifices. On constate que même si l’histoire est fausse, la pratique est vraie : de nombreuses églises sont décorées de bas-reliefs issus d’édifices plus anciens.

Selon certains auteurs l'image 17 représenterait un cerf pris dans les ramures d’un arbre. Le personnage à sa droite serait un chasseur portant sur sa main un faucon. Nous ne pensons pas que le personnage de droite soit un chasseur : le vêtement ne s’y prête pas. Par ailleurs, il est douteux que cette scène soit une simple scène de chasse. Il doit y avoir un symbolisme sous-jacent. Dans les cultes celtiques, le loup et le cerf étaient souvent représentés. On connaît aussi la légende, aux accents symboliques, de Saint Hubert.


Des fouilles effectuées à l’intérieur du monastère ont permis de découvrir un grand nombre de tombes (images de 20 à 24 ). Il faut remarquer que les sarcophages sont différents de ceux de Carluc ou de Ganagobie. Les parois des cuves sont planes. Le plan horizontal est celui d’un rectangle ou d’un trapèze très peu différencié du rectangle. Il ne semble pas qu’il y ait eu une logette céphalique. Nous ignorons si des études ont été faites sur les sarcophages de l’antiquité tardive. Nous pensons que si tel est le cas, elles sont loin d’être terminées. Car chaque découverte d’un nouveau sarcophage doit bouleverser la donne. En effet, l’étude des ossements (si le sarcophage n’a pas été vandalisé), permet une datation approximative du sarcophage.

Mais la datation, même si elle est de plus en plus précise, ne règlera pas tout. Il est possible en effet que la forme des sarcophages et les rituels d’inhumation dépendent du peuple qui adopte la forme et qui pratique le rituel. Ainsi, il est fort possible que les tombes rupestres de Carluc ou de Ganagobie et les sarcophages de Salagon, pourtant forts différents, soient contemporains mais édifiés par des peuples différents (romains à Salagon ? Goths à Carluc ?).


Datation

Il reste à étudier l'image 27 qui se révèle tout aussi intéressante que le reste. Il y a beaucoup d’observations à faire au sujet de ce plan. On constate tout d’abord que le site médiéval a été construit sur l’emplacement d’une villa romaine reproduite dans l'image 26 .

Les fouilleurs ont repéré les murs d’une basilique tardo-antique. Il semblerait que la nef de cette basilique était à un seul vaisseau. Par contre, elle a été entourée par deux annexes, au Sud et au Nord.

Les tombes dont nous avons parlé tout à l'heure ont été retrouvées dans et à l’extérieur de chacun de ces bâtiments.. La plupart de ces tombes sont parallèles aux murs.

La basilique funéraire daterait du VIeou VIIesiècle. On constate que les fondations de la basilique de l’antiquité tardive sont situées sous les murs de l’actuelle église.

Résumons : il y a eu tout d’abord une villa romaine. Cette villa a été détruite et remplacée au VIesiècle par une basilique, qui a été remplacée au XIesiècle par l’église actuelle. Laquelle a été construite sur les fondations de l’église du VIesiècle. Tout à l’air logique et pourtant quelque chose ne l’est pas. Le fait de construire un édifice exactement sur les fondations d’un édifice plus ancien. Dans la pratique ça ne se fait pas. Ainsi la basilique funéraire a été construire sur les restes de la villa romaine mais pas sur ses fondations. Pourquoi donc ? tout simplement parce qu’une basilique étant différente d’une villa, son plan au sol doit être différent. Il doit en être de même pour l’église du XIesiècle. Si elle avait dû remplacer intégralement la basilique du VIesiècle, elle aurait été construite sur un plan différent adapté aux pratiques architecturales du XIesiècle.

En conséquence de ce raisonnement, nous pouvons dire que l’église actuelle est en fait la basilique du VIesiècle, une basilique très profondément modifiée au cours des siècles. Mais il doit rester dans les murs actuels des restes des murs de la basilique du VIesiècle.