L’abbatiale Notre-Dame de Sénanque à Gordes 

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La page de l’encyclopédie en ligne Wikipedia consacrée à l’abbaye de Sénanque nous révèle ceci : « Le monastère est fondé sur le territoire de Gordes le 23 juin 1148 (9 de calendes de juillet), à l'initiative d'Alphant (ou Alsaur), évêque de Cavaillon, par des moines cisterciens venant de Mazan (ou Mansiade) dans l'Ardèche. Ceux-ci s'installent dans l'étroite vallée de la Sénancole qui fait partie de l'apanage des seigneurs de Gordes. Au mois d'octobre 1150, l'un d'eux, Guiran de Simiane, la donne à Pierre, premier abbé.

Sénanque prospère rapidement au point que, dès 1152, sa communauté est assez nombreuse pour fonder une seconde abbaye dans le Vivarais. Elle bénéficie de nombreuses donations, en particulier de la famille des Simiane et des seigneurs de Venasque
.”

Ce texte est clair et précis, dépourvu d’ambiguïté. Et il est naturel de penser que les bâtiments du monastère sont tous postérieurs à 1148. On aimerait pourtant qu’il y ait des ambiguïtés. Ou plutôt des questions à poser ou à se poser.

Essayons de poser le problème d’une autre façon. Imaginez que l’on vous apprenne qu’un médecin s’est installé dans un village voisin. Il ne vous viendra pas à l’idée que le médecin en question est venu planter sa tente en plein milieu du village et qu’il a fait ses premières consultations dans cet abri de fortune. Bien au contraire, vous penserez que l’installation de ce médecin a consisté à poser sa plaque sur un édifice déjà construit. Certes, cet édifice peut avoir été construit peu de temps auparavant (nouveau centre médical). Mais ce peut être un local beaucoup plus ancien. De même, il ne nous viendra pas à l’idée que ce médecin s’est installé en plein désert de clientèle. S’il s’est installé dans ce village, c’est qu’il estime, à tort ou à raison, qu’il doit y trouver un réel potentiel de clientèle.

Nous pensons qu’il devait en être de même pour les communautés monastiques au Moyen-Âge. La fondation d’un monastère n’était certainement pas un événement premier comme le texte le laisse entendre. Une fondation ne se fait pas à partir de rien. Et concernant la fondation de l’abbaye de Sénanque, il y a eu très certainement quelque chose avant l’année 1148. Peut-être les bâtiments d’un monastère antérieur ? À coup sûr, une communauté de fidèles prêts à accueillir la communauté des moines et à mettre des fonds à sa disposition pour un démarrage immédiat de ses activités. Bien sûr, on ne sait presque rien de cette communauté de fidèles. Seuls sont connus les riches donateurs qui ont signé des actes notariés.

Si nous émettons cette idée, c’est parce que nous avons constaté en d’autres occasions que des monuments déclarés postérieurs à une date dite de fondation pouvaient détenir des restes nettement antérieurs à cette date. C’est, selon nous, le cas de l’abbaye de Grammont dans l’Hérault et de l’abbatiale de Sylvanès dans l’Aveyron.

En est-il de même de l’abbaye de Sénanque ? C’est ce que nous allons voir.


Les images 1 , 2, 3 et 4 du chevet de cette abbatiale font apparaître une grande abside semi-circulaire encadrée par deux pièces rectangulaires surmontées d’un toit à une pente adossé au transept. On aurait pourtant tort de croire que cette église ne contient qu’une abside. Le plan de l'image 12 fait apparaître que les deux pièces rectangulaires dont nous venons de parler contiennent chacune deux absidioles semi-circulaires à l’intérieur. Toujours sur les images 1 , 2, 3 et 4, on remarque que la tour de croisée du transept a des angles Nord-Est et Sud-Est curieusement biseautés. Mais le détail selon nous le plus important est que le transept est bas : le toit des croisillons du transept est situé en dessous du toit du vaisseau principal. Nous pensons qu’il y a eu au moins deux temps dans la construction de la croisée. Dans un premier temps, un transept a été constitué par ajout de deux corps de bâtiments de part et d’autre du vaisseau principal, adossés aux murs gouttereaux du vaisseau principal. Ce n’est que plus tard que la croisée aurait été voûtée en coupole (image 11).

La façade occidentale (image 4) est typiquement « romaine » : son contour extérieur reproduit intégralement le plan en coupe de la nef ; il n’y a pas de narthex. Seules dérogations au modèle romain : il n’y a pas de porte centrale donnant accès au vaisseau central et la rosace est trop grande. Cependant la rosace a pu être ajoutée plus tard quand la nef a été abaissée.


L’intérieur de la nef (images 6, 7, 8 et 9) est révélateur. D’une part, les arcs soutenant les murs gouttereaux du vaisseau central sont en plein cintre et doubles (image
9
). Ils sont portés par des impostes à chanfrein vers l’intrados. Les fenêtres hautes sont placées irrégulièrement. Dans un édifice idéal, elles devraient être toutes, soit à la verticale des piliers, soit à la verticale du sommet des arcs.

Les voûtes sont en berceau brisé (image 8). Il y a là une apparence de contradiction avec ce que nous avons vu dans le paragraphe précédent (les arcs en plein cintre). On remarque par ailleurs sur les images 10 et 11 que les arcs de croisée du transept sont, eux aussi doubles mais brisés. Si comme il semble naturel de le penser, l’arc en plein cintre a précédé l’arc brisé, on peut envisager qu’il y a eu deux étapes de construction de la nef. Au cours de la première étape, les murs gouttereaux du vaisseau central auraient été élevés. Le voûtement en berceau brisé aurait été effectué lors de la deuxième étape de travaux. Il s’agirait bien de deux étapes distinctes. On ne voit pas en effet pourquoi les constructeurs n’auraient pas utilisé l’arc brisé pour l’ensemble de la construction s’ils le connaissaient pour la construction des voûtes. Par ailleurs, l’emplacement irrégulier des fenêtres hautes fait aussi envisager plusieurs étapes de construction avec un probable abaissement du toit.


Il ne faut pas quitter le monastère de Sénanque sans admirer son très beau cloître et sa salle capitulaire (images 14 et 15). L’étude des cloîtres ne fait pas partie de notre recherche. Cette étude doit d’ailleurs être assez complexe. En effet, l’arc brisé n’est pas nécessaire à la construction des cloîtres et il est fort possible que des cloîtres dits
« romans », parce que construits comme ici avec des arcs en plein cintre, aient été édifiés en période gothique.



Datation de l’abbatiale de Sénanque

Les quelques observations effectuées sur cette église nous permettent d’envisager une construction en au moins trois étapes. La nef aurait été édifiée au cours de la première étape. C'était une nef à trois vaisseaux. Le vaisseau central était porté par des piliers rectangulaires de type R1010. Cette nef était primitivement charpentée. Selon nous, il devait exister un chœur qui a disparu lors de la seconde campagne de travaux. Au cours de cette seconde campagne de travaux, on établit le transept, l’abside actuelle et les quatre absidioles. Le voûtement de la nef et de la croisée du transept se fait lors de la troisième campagne de travaux.

Il est possible qu’il y ait eu d’autres campagnes de travaux. Nous ne disposons pas d’image des collatéraux, et, en ce qui concerne celles que nous possédons, elles sont insuffisamment précises et ne permettent pas de révéler des détails qui pourraient se révéler importants.

Résumons-nous : la troisième campagne de travaux aurait vu l’édification d’une voûte en berceau brisé. Or la voûte en berceau brisé est moins performante que la voûte sur croisée d’ogives. Au vu des dimensions du vaisseau central, si les constructeurs avaient connu la croisée d’ogives, ils l’auraient utilisée. D’après notre étude sur la Cathédrale de Béziers, nous estimons que la croisée d’ogives était connue en 1215, au moment de la reconstruction de cette cathédrale après le désastre de 1209. Elle a dû être inventée dans la seconde moitié du XIIesiècle. Le voûtement en berceau brisé de Sénanque doit donc être antérieur à l’an 1200.

Nous disons donc qu’il y aurait eu trois campagnes de travaux avant l’an 1200. Reprenons à présent le texte du début. On voudrait nous faire croire que le 23 juin 1148 des moines issus de Mazan sont venus dans la vallée de la Sénancole où il n’y avait rien. Là ils ont construit une église. Ils s’y sont même repris à trois fois pour la construire. Et finalement, cinquante ans après leur arrivée, l’église est construite. Il s’agit là, soit d’un vrai exploit que nos architectes contemporains sont incapables de faire, soit d’une mystification. Car, lorsqu’un architecte conçoit un plan d’édifice, ce plan est fait pour que l’édifice continue d’exister après plusieurs centaines d’années. Le plan ne peut être changé que si des nécessités nouvelles apparaissent. Comme, dans le cas présent, la construction d’un transept pour agrandir le chœur des moines, ou le voûtement des nefs. Mais pour effectuer ces transformations, il faut avant tout avoir soldé les dépenses des constructions précédentes. Donc, même à l’heure actuelle, on réfléchit « à deux fois » avant d’effectuer des dépenses nouvelles. Et l’intervalle minimal de temps entre deux transformations importantes doit approcher la centaine d’années.

Nous pensons donc que l’abbatiale de Sénanque est nettement plus ancienne que le XIIesiècle.

Nous envisageons pour la première campagne de travaux (nef charpentée) la date de l’an 950 avec un écart de 100 ans, pour la seconde campagne, la date de l’an 1050 avec un écart de 100 ans, pour la troisième campagne , la date de l’an 1150 avec un écart de 100 ans.