Abbaye de Montmajour : page 2 

• France    • Provence-Alpes-Côte d'Azur    • Article précédent    • Article suivant   


L’abbatiale Notre-Dame : église supérieure

Dans la page précédente, nous avions eu l’occasion de mesurer la complexité de la crypte. L’église supérieure apparaît tout aussi complexe. C’est ce que nous allons maintenant étudier dans le détail.

L'image 1 nous présente deux travées de la nef, puis le transept, et enfin, une partie de l’abside centrale. Il faut tout d’abord noter que la deuxième travée (à gauche) est plus large que la première : preuve, selon nous, d’un changement de plan de construction. Remarquons que la nef est à un seul vaisseau. Ce qui est un peu surprenant pour un monastère aussi imposant. Serait-il possible que, primitivement, la nef ait été à trois vaisseaux. Deux possibilités s’offrent à nous. Première possibilité : la nef primitive était à un seul vaisseau. Pour la voûter, on a plaqué contre le mur deux arcs destinés à porter le mur soutenant la base de la voûte en plein cintre. Cette voûte est par ailleurs soulagée par des arcs doubleaux portés par des pilastres. Deuxième possibilité : la nef primitive était à trois vaisseaux. La nef actuelle n’est autre que le vaisseau central de l’ancienne nef. Les parties situées sous les arcs étaient ouvertes pour permettre de communiquer avec les collatéraux. Elles auraient été murées par la suite lorsque les collatéraux ont été supprimés.

Sur l'image 2, on peut voir la disposition symétrique. Sauf que, sur cette image, on voit apparaître sous les arcs des fenêtres, … fenêtres qui n’existaient pas sur l'image 1. Résumons nous : si la nef avait été à un seul vaisseau, les fenêtres côté Sud auraient très probablement leurs symétriques côté Nord. Ce n’est pas le cas. Donc la nef primitive devait être à trois vaisseaux. La démonstration est un peu brutale et il peut y avoir d’autres explications à cette absence de fenêtres côté Nord. Par exemple, le désir de se protéger du vent mistral. Cependant, cette absence de symétrie a un caractère indicatif qui doit être retenu.

C’est tout à fait par hasard que nous sommes tombés sur l'image 4, extraite d’Internet. Sur cette image datée de 1684 et antérieure aux principales transformations mauristes, on constate la présence d’au moins deux vaisseaux. Il existait très probablement un troisième vaisseau côté Sud, mais ce vaisseau a été supprimé lorsque le cloître a été construit. La communication avec la nef a été obturée par un mur. On en a profité pour construire dans ce mur côté Sud les deux fenêtres dont il était question précédemment.

Sur l'image 3, on peut voir le mur Nord des deux travées de la nef. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ce n’est pas le mur Nord du vaisseau central mais un mur qui lui est parallèle. Il y a bien une grande salle entre ce mur et le vaisseau central. Probablement le collatéral Nord ou ce qu’il en reste ?


Nous sommes un peu réservés quant aux chapiteaux de l'image 7. Ils semblent romans (XIe-XIIesiècle). Mais le sont-ils réellement ? Ils pourraient avoir été imités du roman à une époque plus tardive (XVIIIesiècle ?). On verra que c’est le cas de certains chapiteaux du cloître.

On en arrive au transept. Les croisillons Nord et Sud (images 8 et 10) sont recouverts d’une voûte en plein cintre à peine soutenue (côté Nord) par un arc doubleau situé à son extrémité. Une corniche moulurée supporte la base de cette voûte et se prolonge horizontalement sur les murs transverses. Si nous insistons sur ce point, c’est parce que nous avons rencontré le même modèle à l’église Sainte-Madeleine de Béziers, dans le porche Sud et dans les croisillons du transept.

Le transept de l’église Sainte-Madeleine de Béziers avait la particularité d’être un transept bas. Ses croisillons qui s’appuyaient contre les murs gouttereaux du vaisseau central étaient moins hauts que le vaisseau central. Ici aussi, on a un transept bas (image 13). Il existe cependant une différence avec l’église Sainte-Madeleine de Béziers. Dans cette dernière, la nef centrale est charpentée alors qu’ici, à Montmajour, elle est voûtée. Mais très probablement, elle était primitivement charpentée. Très probablement aussi, les murs ont été abaissés par mesure de sécurité lors du voûtement.

Sur le mur Sud du croisillon Sud, on peut voir les restes d’une corniche de toit en pignon. Là encore on songe à un modèle analogue à Sainte-Madeleine de Béziers (croisillon Nord) avec une construction élevée au dessus du toit en pignon. À Sainte-Madeleine de Béziers, nous avions envisagé une date antérieure à l’an 1000 pour ce type de transept bas.

Il reste un problème non résolu concernant l'image 9 : les grands arcs sont antérieurs, contemporains, ou postérieurs aux fenêtres ?


L’abbaye de Montmajour possède un très beau cloître (images 15 et 16). Un des joyaux de ce cloître est le pilier d’angle de l'image 17. Il avait été déposé à des fins de conservation en 1827 et mis en dépôt dans la ville d’Arles. Il a retrouvé son emplacement d’origine en 2013. Seraient représentés, à gauche, Saint Pierre, et, à droite, Guillaume de Bonnieux (1204 - 1234). Selon les informations fournies par un panneau explicatif, Guillaume de Bonnieux aurait été commanditaire du cloître. Nous n’avons pas de raison de contester cette analyse : les arcs trilobés situés au-dessus des personnages sont bien contemporains de cette période.

Par contre, nous sommes très réticents en ce qui concerne la datation des chapiteaux de l'image 18. Ceux situés en arrière-plan sont bien de style roman. Ils semblent cependant un peu « neufs ». Sont-ils authentiques ? ou bien des copies de modèles dégradés par le temps ? Par contre, ceux du premier plan s’apparentent fort à des modèles, baroque pour celui de gauche, gothique flamboyant pour celui de droite.




L’église Sainte-Croix

Nous n’avons pu visiter cet édifice situé dans une propriété privée (images 19, 20, 21). Les rédacteurs de la page consacrée à Montmajour du site Internet Wikipedia datent cette chapelle des années 1170 à 1180. En voici la justification : « D’après les marques retrouvées sur le parement intérieur et que l’on retrouve également dans la galerie Nord du cloître, la chapelle aurait été érigée au moment de la mise en place du décor de cette galerie, c’est-à-dire vers 1170-1180, à la suite de la seconde phase de construction de l’abbatiale Notre-Dame. ». Auparavant, ces même rédacteurs avaient ainsi daté les deux phases de construction de l’abbatiale : « Notre-Dame a été édifiée en deux campagnes : entre 1130 et 1150, puis entre 1153 et 1182, la crypte et la partie Nord ayant été construites en premier… ».

Nous aimerions être aussi précis dans nos propres datations. Mais nous préférons avant toute chose nous efforcer de retrouver la chronologie de construction, non à partir de textes, mais des diverses modifications des constructions. Et, concernant cet édifice, nous avons repéré suffisamment d’indices montrant sa grande complexité. Assurément, il y a eu plus de deux campagnes de travaux.

En fait, disons le franchement : ces datations fournies avec une grande assurance (entre 1170 et 1180!), n’ont aucun sens. Il en est de même pour des appréciations telles que « ce petit chef d’œuvre de l’art roman provençal » attribué à cette église Sainte-Croix. Il n’existe en Provence aucune église analogue à celle-ci. Pour trouver un ensemble d’églises analogues, il faudrait aller au Proche Orient, en Arménie, en Géorgie (voir ces églises sur notre site). La seule église de France qui lui ressemblerait est l’oratoire de Germigny-des-Prés, près d’Orléans. Il existe aussi des églises qui lui sont assez proches dites « à plan tréflé », comme Saint-Martin-de-Londres, dans l’Hérault. L’architecture de ces églises serait directement inspirée d’un modèle oriental. Nous estimons qu’elles sont toutes antérieures à l’an 1000. L’église de Germigny-des-Prés aurait été construite aux alentours de l’an 800. Nous basons notre analyse, non sur des textes, mais sur des données architecturales (frontons triangulaires, absence d’arcs doubleaux soutenant des voûtes, absence d’éléments sculptés comme des chapiteaux).




L’église Saint Pierre (images 23 et 24)

Nous n’avons pas non plus visité cette église qui pourrait être antérieure à l’an mille (arcs non doublés, arc triomphal outrepassé).


Conclusions

Nous estimons que cette abbaye de Montmajour mérite beaucoup plus que la description qui lui en est faite. Nous pensons qu’il y a un vrai défi lancé aux archéologues (archéologues des nécropoles, archéologues du bâti). Un défi analogue à celui que nous avons connu concernant la cathédrale de Béziers. Mais un défi enrichissant, parce qu’il permet de comprendre une foule de choses. Il en est ainsi en ce qui concerne le rôle de Montmajour dans l’antiquité. Nous sommes persuadés que bien avant l’avènement de Constantin, les empereurs romains avaient confié à des peuples barbares fédérés le soin de garantir la paix à des populations urbaines romanisées. La protection d’Arles devait être protégée par des barbares siégeant à Montmajour. Il devait être interdit aux barbares de se protéger par des fortifications.

Il reste beaucoup à découvrir à Montmajour. Mais pour cela, il faut apporter un regard neuf, dépourvu de toute partialité. Et surtout un regard humble. Nous devons accepter de reconnaître nos insuffisances face à la complexité de cette architecture déroutante.



Datation envisgée (sous réserves) :

Pour la nécropole : an 550 avec un écart de 150 ans (la nécropole a très certainement été construite en plusieurs siècles)

Pour la rotonde de la crypte : an 500 avec un écart de 100 ans.

Pour la première basilique Notre-Dame : an 600 avec un écart de 200 ans.

Le transept : an 900 avec un écart de 100 ans.

Le cloître : an 1150 avec un écart de 100 ans.

La chapelle Sainte-Croix : an 900 avec un écart de 100 ans.

La chapelle Saint-Pierre : an 900 avec un écart de 100 ans.


Chargement...