Abbaye de Montmajour : page 1
Voici le texte du panneau d’information
qui attend le touriste à l’entrée du site de Montmajour :
« Abbaye de Montmajour. L’abbaye de Saint-Pierre est
fondée par des moines bénédictins en 948 sur le mont
Major. Elle étend peu à peu son influence spirituelle
pour, au XIIIe siècle, être à la tête d’un
réseau de 56 prieurés. L’abbaye connaît un nouvel essor au
XVIIe siècle quand elle est réformée par la
congrégation de Saint-Maur.
L’abbaye romane est au cœur de la visite, avec son église
à deux niveaux, son cloître aux chapiteaux sculptés du XII
e siècle, ses salles dédiées à la vie des
moines. Au dehors, c’est l’histoire au fil des siècles :
de la nécropole avec ses tombes creusées à même la roche
aux vestiges grandioses du monastère Saint Maur… Entre les
deux, la tour fortifiée révèle de sa terrasse, la grandeur
d’un paysage qui fascina Van Gogh. »
Cette information ne fournit pas la datation de la
nécropole. Un peu plus loin, un autre panneau est un peu
plus explicite : « Le
cimetière rupestre, La Chapelle Sainte-Croix : La création d’un cimetière
est à l’origine même de l’abbaye. Les moines
ensevelissaient les morts, célébraient les messes privées
demandées par les familles et recevaient en échange des
droits de martelage (testaments). Le cimetière creusé à
même le roc s’étendait à l’Est du monastère, du chevet de
l’abbatiale jusqu’à la chapelle Sainte-Croix… »
(Nous parlerons de la Chapelle Sainte-Croix dans la page
suivante).
Là encore, la datation de la nécropole n’est pas précisée.
Cependant, à la lecture de ces panneaux, le simple bon sens
devrait conduire un touriste non averti à la chronologie
suivante : L’abbaye est créée en 948. Afin « d’arrondir
leurs fins de mois », les moines décident de « vendre » les
inhumations en créant une nécropole. Conséquence : cette
nécropole est postérieure à l’an 948. Voire même plus (l’an
1000 ?), car il a fallu beaucoup de temps pour construire
l’abbaye.
Eh bien c’est faux : la nécropole est
bien antérieure à l’an 948. Elle daterait, selon nous et
très certainement d’un grand nombre d’archéologues
spécialistes des inhumations, du VIeou du VIIesiècle.
Le touriste s’est trompé ! … ou on l’a trompé ! En tout cas,
on ne lui dit pas que cette nécropole pourrait dater du VIeou
du
VIIesiècle. La page du site Internet Wikipedia,
par ailleurs très documentée, est encore plus claire :
hormis une petite photographie légendée, « cimetière des
moines », elle n’en parle pas!
Nous voyons dans cette apparente amnésie la manifestation
d’un tabou des historiens français. Plus exactement, deux
tabous : le tabou de l’écrit et le tabou de l’an mille. Le
tabou de l’écrit consiste à dire que si un fait historique
n’est pas confirmé par un texte écrit, alors ce fait
n’existe pas. On vient de le voir au niveau de la nécropole
: aucun document ne la mentionne. Donc on n’en parle pas. Le
tabou de l’an mille consiste à affirmer que, hormis les
monuments romains, il ne reste rien des monuments antérieurs
à l’an mille. .. ou bien, aucun n’a été construit lors de
cette période. Lisons le texte suivant extrait de la page de
Wikipedia consacrée à Montmajour : «
En octobre 949, Teucinde, une femme de l’aristocratie
bourguignonne … achète l’île de Montmajour qui appartient
à l’archevêque d’Arles ... et en fait donation aux
religieux qui y vivent ; l’abbaye est fondée. Teucinde
confirme sa donation en 977...». On se trouve ici
confronté à un conflit entre les deux tabous : un texte
écrit mentionne l’existence d’une communauté avant l’an
mille ! Mais, qu’à cela ne tienne : on nous raconte que, en
949, l’abbaye est fondée. Alors que dans la ligne qui
précède, on nous a appris qu’à cette date l’île de
Montmajour a été donnée aux religieux qui y vivaient. S’ils
y vivaientn cela signifie qu’il existait une abbaye avant
949. Et donc que la fondation est antérieure à 949.
Contradiction apparente dans ce raisonnement ? Sans
importance! L’important était la date de 949.
Cependant, le problème n’est pas encore tout à fait résolu,
puisque 949, c’est toujours antérieur à l’an 1000. Mais
c’est, ici aussi, sans importance! Dans la suite de la page
de Wikipedia, le plus ancien des monuments est daté du XIesiècle
… donc postérieur à l’an mille. Que des religieux aient pu
vivre ici pendant plus de 50 ans sans aller à l’église ou
que, s’il y avait une église, on ne sache pas ce qu’elle est
devenue, ne dérange personne. L’important est que chacun
soit bien persuadé qu’il n’y a pas de monument antérieur à
l’an mille.
Si une telle démarche ne s’était produite qu’à Montmajour,
nous serions indulgents. Malheureusement, elle s’est répétée
à de nombreuses reprises. Nous avouons notre lassitude
d’entendre le même refrain chanté faux en chaque occasion.
Nous pensons que l’abbaye de Montmajour mérite mieux. C’est
ce que nous allons essayer de démontrer ci-dessous.
Mais avant d’aborder les questions de
datation et d’ancienneté du site, commençons à en faire le
tour et à l’admirer. On est surpris devant la très grande
diversité des constructions. Le paysage se révèle aussi
d’une très grande beauté (images
de 1 à 9).
La
nécropole
L'image
10 prise du haut d’une terrasse voisine de la tour
Pons de l’Orme révèle une partie de la nécropole. On
distingue deux groupes de tombes : A (en
bleu) et B (en
vert).
Le groupe A (image 11)
révèle une série de tombes alignées. On en dénombre 6
ouvertes et une, voire deux, remplies de pierrailles. Les 6
premières sont dans un alignement presque parfait alors que
la (ou les deux) suivante(s) semble(nt) s’orienter vers le
massif de gauche, qui n’est autre que l’entrée de la crypte.
Sur l'image 12, la
flèche bleue montre le sens de la descente. En effet, vue du
haut, cette enfilade de tombes semble être située sur un
plan horizontal alors que la pente est d’environ 30° en
descendant vers la gauche.
Le deuxième groupe de tombes (B) est
représenté sur l'image 13.
On a un ensemble
tout à fait différent du précédent. La section horizontale
n’est pas comme auparavant un simple rectangle, mais un
trapèze. Ce sont des tombes anthropomorphes. Le mort était
disposé droit, la face vers le ciel. La direction du corps
est Est-Ouest, la tête étant à l’Ouest. On constate un
certain désordre dans la dispersion des tombes. Bien que
toutes soient orientées Est-Ouest, elles ne sont pas
exactement parallèles entre elles. Le fait est un peu
troublant, car si on regarde bien chaque tombe en
particulier, on s’aperçoit que les faces ont été taillées
régulièrement (trapèze isocèle presque parfait). Et on se
pose la question : « pourquoi les tombes ne sont-elles pas
parallèles entre elles dans une disposition régulière? ». On
peut certes penser au support formé d’une grande dalle de
calcaire aux contours irréguliers. Cependant, on constate la
même désorganisation ailleurs pour la même période lorsque
les corps sont déposés en pleine terre. De plus, on sait que
pour de nombreuses chapelles rurales à chevet carré visibles
en Occitanie, les axes respectifs de la nef et du chœur ne
sont pas alignés. On peut penser à une maladresse des
constructeurs. Néanmoins, cette maladresse se retrouve trop
souvent pour que cela en soit une. Nous pensons plutôt que
cette disposition est volontaire. Il est possible qu’elle
soit en lien avec la direction du soleil le jour de la fête
du saint patron (ou de la mort du défunt).
L'image 14 est
celle d’une de ces tombes à logette céphalique.
L'image 15 est
plus intéressante encore. On y voit en premier plan une
tombe à logette céphalique, avec en arrière de cette logette
(côté gauche), une cavité à plan carré nettement plus grosse
qu’une tête. Cette cavité servait-elle à abriter une boîte
disposée à la tête du défunt ? Une autre tombe est disposée
en arrière-plan. De cette tombe part un canal qui traverse
la tombe précédente.
Sur l'image
16, on constate l’échelonnement des tombes sur une
pente d’environ 30°.
L'image 17 fait
apparaître l’alignement de trois tombes de la partie A.
Ces tombes de la partie A s’orientent en descendant vers
l’entrée de la crypte (image
18). Entre deux consécutives d’entre elles, une
sorte de canal d’écoulement a été creusé.
L’abbatiale Notre-Dame : église
inférieure
Passons maintenant à l'image
19
qui décrit le chevet de l’église. Notons d’abord
les trois grandes fenêtres qui éclairent le chœur de
l’église supérieure. L’une d’entre elles est représentée sur
l'image 29.
Mais ce qui nous intéresse surtout est la partie inférieure
de ce chevet. On voit immédiatement, par la différence de
coloration de pierre, que la partie entourant l’abside, une
sorte de glacis appuyé contre le mur de l’abside, est
différente des autres.
Remarquons ensuite que cette partie contient deux grandes
baies protégées par des grands arcs très aplatis
caractéristiques des XVIIeou XVIIIesiècles.
Au fond de la baie de gauche, on trouve une porte (image
20). C’est la porte d’entrée de la crypte. La
chaîne de tombes de la partie A aboutit à cette porte. La
structure de cette porte, un arc en plein cintre s’appuyant
sur un linteau épais surmonté d’un tympan de forme
discoïdale fait envisager une haute datation (ceci dit sans
certitude : nous n’avons pas suffisamment d’éléments de
comparaison).
Les images
21 et 22 montrent d’une part le plan de la crypte
(ou église inférieure) et, d’autre part, l’hypothèse de son
évolution.
Nous pensons que, primitivement, la crypte était une sorte
de rotonde (en
rouge sur l'image
22). Cette hypothèse est presque sûre pour le mur
circulaire intérieur. En effet, le départ de l’arrondi du
côté extérieur de ce mur est parfaitement visible sur l'image 24.
Cet arrondi est en partie caché par un pilier à
imposte. À une époque indéterminée, mais qui doit
correspondre à la construction de la partie supérieure du
chevet, il a été décidé de transformer la partie ronde
intérieure en une abside semi- circulaire. La partie ronde
extérieure a permis de créer un déambulatoire. En résumé :
de l’ancienne rotonde, on aurait conservé la partie Est du
mur intérieur en arc outrepassé d’environ 200° et la partie
Est du mur extérieur en arc d’environ 180°.
L'image
25 fait apparaître le décor de l’arrière de
l’autel de la crypte. Nous ne savons pas dater ce type de
décor.
Les corbeaux placés en haut du déambulatoire dans l'image
26 font envisager que ce déambulatoire n’était pas
voûté, mais charpenté.
Sur l'image 27, le
pilier vertical qui interrompt l’arc n’a certainement pas
été placé là par hasard : il sert a soutenir l’église situé
au-dessus. Cette disposition très originale confirme le fait
que le plan de l’église primitive était différent du plan de
l’église supérieure. Pour supporter les piliers de l’église
supérieure, il a fallu ajouter des piliers de soutien à
l’église inférieure en dénaturant son esthétique. Ceci
confirme l’hypothèse d’une rotonde primitive.
On est surpris en visitant cette crypte du soin très précis
apporté à la taille des pierres. La régularité de taille est
extraordinaire. Si on observe l’arc de l'image
28, presque entièrement décoré de marques de
tâcheron, on ne peut s’imaginer d’être en présence d’une
œuvre d’art roman. L’explication est simple : ce n’est pas
une œuvre romane, mais une œuvre du XVIIeou
du XVIIIesiècle. Les bénédictins de Saint-Maur
qui ont occupé cette abbaye au XVIIesiècle ont
sans doute voulu réaliser une restauration de la crypte. Ils
ont travaillé en sous-œuvre, soit en remplaçant des pierres,
soit en consolidant avec de nouvelles pierres. L’explication
des marques de tâcheron est là-aussi facile. Les maçons
devaient être très satisfaits de leur travail.
Une dernière précision à propos de cette
crypte. Nous avons figuré
en bleu sur l'image
22 trois tombes de l’alignement du groupe A se
dirigeant vers la crypte. Cette disposition apparaît
totalement incompréhensible. À cela s’ajoute le canal
d’écoulement partant de chaque tombe. Ce système fait penser
à une chaîne de bassins en cascade. L’eau partie du bassin
le plus élevé s’écoule dans un autre, puis dans un autre, et
ainsi de suite. Pour arriver dans la crypte. Une crypte qui
primitivement n’était pas une crypte, mais une rotonde.
Il faut bien comprendre que les hommes du premier millénaire
(car c’est bien dans cette époque qu’il faut se situer) ne
connaissaient pas les jardins d’agrément. Tout ce qu’ils
faisaient avait une valeur symbolique ou religieuse. Quel
est donc le sens symbolique ou religieux qu’il faut donner à
cette disposition ?
Pour le comprendre, il faut connaître l’histoire du
sarcophage d’Arles-sur-Tech. À certaines occasions (fête du
saint local), on ouvre un robinet placé sous ce sarcophage.
Il en sort, sans que l’on sache comment, une eau limpide qui
aurait des propriétés miraculeuses. L’eau qui été filtrée
par les os du corps du saint serait devenue sacralisée.
Cette histoire n’est pas unique. Pendant toute la période
antique, les reliques des corps saints on pu servir à
purifier des liquides comme l’eau ou l’huile. Donc, selon
notre hypothèse, ces tombes non anthropomorphes auraient pu
être, non des tombes, mais des ossuaires. L’eau amenée sur
le plus haut des ossuaires s’écoulait au fur et à mesure,
recueillant un peu du pouvoir miraculeux qu’ont les saints
grâce à leur proximité avec Dieu. Le croyant n’était pas
obligé de boire cette eau. Il pouvait s’en asperger comme
cela se fait lors du baptême.
Voilà une explication. Sans doute peut-on en trouver
d’autres.
Les images de 30 à 33
représentent certains chapiteaux des fenêtres du chevet. Nos
avouons notre surprise face à ces chapiteaux. Nous avons eu
d’ailleurs une surprise analogue en présence des chapiteaux
du chevet de Saint-Guilhem-le-Désert. En effet, selon nous,
les absides de Saint-Guilhem-le-Désert ou de Montmajour
pourraient être relativement récentes, du XIesiècle
ou, à la limite, fin du Xesiècle. À
l’inverse, les chapiteaux semblent plus anciens d’environ un
siècle. Nous sommes donc dans l’expectative en attendant
l’obtention de données mieux documentées.