L’église Saint-Germain-l’Auxerrois de Manéglise 

• France    • Normandie    • Article précédent    • Article suivant    


Dès l’entrée, un panneau explicatif nous apprend en gros caractères que « Les traces les plus anciennes remontent au XIe siècle » . Les lecteurs réguliers de notre site sont sûrement lassés de nous voir sans cesse remettre en cause de telles affirmations. Mais nous devons penser au lecteur occasionnel qui, voulant connaître davantage cette église, découvre notre site Internet un peu pas hasard. Entendons-nous bien ! Nous ne contestons pas le fait que cette église soit éventuellement du XIesiècle : nous n’y sommes pas rentrés ! Nous ne pouvons donc pas savoir ce qu’il en est. Ce que nous contestons, c’est le caractère répétitif de ce type d’information. À chaque fois, on assiste au même scénario : le ton de certitude, « remontent au XIesiècle » ; l’absence de justifications, « les traces ». Quelles traces ? Il y a enfin le refus
d ‘envisager une datation antérieure à l’an mille. Les personnes qui ont participé à la rédaction du texte de ce panonceau nous expriment, par leur ton affirmatif, qu’ils savent identifier une construction comme datant du XIesiècle. Comment font-ils ? Nous aimerions avoir ne serait-ce qu’une parcelle de leur savoir afin de pouvoir identifier, à notre tour et sans nul doute, une construction du XIesiècle. Puis, une fois cette assimilation faite, nous leur demanderons comment on identifie une construction du Xesiècle, puis du IXeet ainsi de suite jusqu’au IVesiècle. Jusqu’à présent, nos demandes de justification se sont heurtées à la réponse : « Moi je ne sais pas, mais j’ai lu ça dans un livre ».

Notre contribution sera entachée de plus d’incertitude, mais aura l’avantage d’être personnelle et fondée sur des données vérifiables par tous : l’architecture de l’édifice.


Commençons par faire le tour de l’édifice.

La façade Ouest ne présente pas, selon nous, un intérêt particulier (image 2). Le portail surmonté d’un arc brisé témoigne d’une période gothique. L’arc brisé existait en fin de période romane, mais nous ne pensons pas qu’il était utilisé pour les portails. La présence de ce portail gothique ne signifie pas que l’édifice est lui de la même période : cette façade a pu être refaite. Et même plusieurs fois : on le voit à la différence des appareils de maçonnerie entre le vaisseau central et les bas-côtés dont l’un, au Nord, est décoré d’une fenêtre Renaissance.

La façade Sud (image 3) montre que la nef est de type basilical à trois vaisseaux. En analysant plus attentivement cette façade, on aurait tendance à estimer que le mur extérieur, gouttereau du collatéral Sud, est une construction ancienne (image 4). On songe en effet, en voyant cette construction en alternance de lits de briques et de lits de moellons, aux fortifications dites « du Bas-Empire » (mais qui selon-nous ont pu être édifiées jusqu’au VIeou VIIesiècle) . Mais l’aspect régulier de cette construction, la présence de grandes fenêtres font envisager à une reconstruction du XIXeou XXesiècle. Il est cependant possible que cette reconstruction ait été refaite en imitation d’un modèle ancien.

Par contre, et toujours sur l'image 4, le mur gouttereau du vaisseau central situé en arrière plan semble plus authentique. Il porte des fenêtres à simple ressaut. Dans notre recherche sur la datation des éléments caractéristiques d’architecture, nous envisageons d’effectuer une étude sur les fenêtres. Nous pensons que ce type de fenêtre est à placer entre les fenêtres étroites analogues à des meurtrières et les fenêtres à colonais et chapiteaux et pourraient avoir été construites peu avant l’an mille. Mais nous attendons d’avoir effectué un plus grand nombre d’observations.

L’élément le plus intéressant de l’extérieur de cette église est le clocher (images 6 et suivantes).


Ce clocher est un peu mystérieux.

En effet, l’innovation architecturale qui apporte, selon nous, une amélioration importante à l’esthétique du premier étage (images 7 et 8), réside dans l’alternance des colonnes et des ouvertures. On constate que sur chaque face, il y a deux plans de construction. En premier plan, une colonnade formée d’une série de colonnes doubles adossées à la paroi portant des arcs à double rouleau eux-aussi adossés. On devine l’arrière-plan aux deux colonnes séparant des baies géminées (images 9 et 10). Ces colonnes portent des chapiteaux et des tailloirs. Ceux-ci supportent à leur tour des arcs plus petits (ou des linteaux monolithes retaillés en forme d’arc).

Tout le problème est de savoir si cette disposition est volontaire ou le résultat de deux transformations successives. Dans un premier temps, il y aurait eu construction de « l’arrière plan », un mur percé de deux baies géminées. Ce mur aurait été recouvert dans un deuxième temps par un autre mur sur lequel on aurait habilement installé la colonnade en préservant les baies des parties antérieures.

Est-ce là la bonne interprétation ? Seule une visite de l’intérieur pourrait permettre de le vérifier. La construction de ce clocher en deux temps permettrait de remonter sa datation. Si toutefois on arrive à dater la seconde construction. De toutes façons, les deux étapes de construction ont pu être réalisées sur un seul siècle : sans doute le XIe.


L’église était fermée lors de nos divers passages. Nous avons cependant pu recueillir des images sur Internet.

Au vu de ces images (de l'image 12 à la fin), nous estimons que cette église apparaît plus intéressante que ce que les divers commentaires et la visite de l’extérieur pouvaient laisser croire.

La nef est bien de type basilical à trois vaisseaux. Le vaisseau central est porté par des colonnes cylindriques (images 12 et 13).

Les collatéraux (image 14) sont charpentés. Cependant, on se demande à quoi peuvent servir des poutres qui ne portent rien (image 14). Il est probable que, à l’origine, ces collatéraux étaient aussi charpentés, mais qu’on ait prévu de les voûter. C’est parfaitement apparent sur les images 15 et 16 : les chapiteaux des colonnes cylindriques ont été en partie bûchés du côté collatéral afin de loger des consoles et au dessus des pilastres accolés aux murs de façon à soutenir ultérieurement les arcs doubleaux des voûtes des collatéraux.

Nous ne pensons pas qu’il était prévu de voûter le vaisseau central. Actuellement, celui-ci est couvert d'un plafond à la française s’appuyant grâce à des poutres sur des colonnettes adossées à la paroi (images 12 et 13). Nous pensons que ce système a été installé au XIVeou XVesiècle car, dans le cas contraire, les colonnettes reposeraient directement sur le sol et non, comme ici, sur des consoles adossées au mur, à un mètre au-dessus des chapiteaux des piliers cylindriques.


Certains de ces chapiteaux présentent des décors analogues à d’autres vus ailleurs : entrelacs de style « vannerie » (image 15), godrons (image 16), lions affrontés
« vannerie » (image 19). D’autres sont plus originaux : furets ? (image 18), entrelacs avec des têtes (images 20 et 23), têtes vomissant d’un côté des entrelacs de l’autre
(image 21). Une dissymétrie analogue (godrons d’un côté, oiseaux de l’autre) apparaît sur l'image 22 ,

La fresque de l'image 24 en partie recouverte par une voûte en croisée d’ogives présente deux thèmes iconographiques de la vie de Jésus-Christ qui ne nous semblent pas antérieurs au XIIesiècle.



Datation

Il faudrait pouvoir visiter cette église afin d’y effectuer une étude plus poussée. La question se pose de savoir si les arcs entre piliers sont doubles (à double rouleau) ou simples (mais dotés d’une moulure décorative). Dans chacun des deux cas, la construction daterait des alentours de l’an 1000. Mais le premier des deux cas traduirait une innovation de nature architectonique éventuellement postérieure à l’an 1000. Nous pensons que bien avant l’an 1100, les techniques de voûtement des nefs étaient connues et généralisées. Et avant cela, on a commencé par le voûtement des collatéraux. En conséquence, cette église date d’au plus l’an 1050. L’archaïsme de certains chapiteaux nous fait envisager la datation suivante : an 975 avec un écart de 75 ans.