Conclusions de notre étude sur les monuments de Croatie (octobre 2024)
• Balkans • Article
précédent
La date d'octobre 2024 a été précisée pour montrer que ces
conclusions ne sont pas définitives. Nous n'avons pas étudié
toute la Croatie sur les cinq grandes régions que nous
avions définies (Istrie, Kvarner, Croatie Centrale,
Slavonie, Dalmatie). Deux, la Croatie Centrale et la
Slavonie, sont absentes de notre étude. Il en est de même de
pays limitrophes : la Slovénie, le Monténégro, la Serbie.
Nous n 'avons pas de renseignement sur le patrimoine du
premier millénaire de ces contrées. Nous sommes cependant
persuadés qu'il en existe un non négligeable et qu'il serait
important de le découvrir ou de le faire découvrir.
Le travail de recherche que nous avons effectué en Croatie a
été beaucoup plus long que prévu initialement, car de
nombreuses images ou textes ont été ajoutés à ceux obtenus
durant notre voyage. Le résultat nous apparaît exceptionnel
autant sur la connaissance des monuments de ces trois
régions de Croatie que sur leur histoire avant l'an mille,
et, plus généralement, sur l'histoire des Balkans en Europe.
Mais auparavant, il nous faut affirmer que nous n'écrivons
pas cela pour donner des leçons aux historiens locaux.
L'ensemble des monuments que nous avons étudiés sur ce site
ont été découverts bien avant nous. Nous ne faisons que les
comparer à d'autres en Europe. Et nous essayons de tirer des
leçons de ces comparaisons. Ce que, dans bien des cas, nous
n'arrivons pas à faire, au vu de la rareté des informations
et de la complexité des situations.
1. Importance du
patrimoine croate pour le premier millénaire de notre ère
Dans notre but de réaliser une description exhaustive de
toutes les églises susceptibles d'avoir été construites au
cours du premier millénaire (édifice d'origine), nous nous
sommes largement inspirés des livres de la collection Zodiaque
(environ 80 livres). L'ensemble des livres de cette
collection couvre presque intégralement la majeure partie de
l'Europe de l'Ouest. Les éditions de l'abbaye de la Pierre
qui Vire ont brusquement arrêté l'impression de ces livres.
Si bien que les Balkans et l'Europe de l'Est n'apparaissent
pas dans les ouvrages de cette collection. Y avait-il pour
autant matière à écrire de tels ouvrages ? Il faut
reconnaître que l'on n'entend pas beaucoup parler de l'art
roman en Pologne ou en Roumanie. Mais ce silence peut avoir
plusieurs raisons. La première d'entre elles est la
désertification de ces pays au cours du Moyen-Âge : il y
aurait eu dans ces pays de vastes étendues de forêts très
peu peuplées et donc peu susceptibles de favoriser la
construction de monuments. La seconde explication imputerait
la destruction des monuments aux peuples barbares. Une
troisième explication attribuerait l'utilisation du bois,
matériau biodégradable, pour la construction de ces
monuments. Il y a enfin le désintérêt pour ces monuments
anciens, en général des églises, de la part de pouvoirs
publics dirigés pendant plus de 40 ans par des régimes
marxistes. Tout cela peut expliquer pour quelles raisons il
n'y a pas eu de publication par les Éditions Zodiaque
de livre intitulé « Croatie
romane » ou «
Croatie préromane ». Les pages de notre site
concernant la Croatie ne remplacent pas ce qu'aurait pu être
un tel livre. Nous souhaiterions seulement qu'elles
permettent la constitution d'un ouvrage plus vaste incluant
la Croatie Centrale et la Slavonie.
D'ores et déjà, nous devons dire que la recherche que nous
avons faite sur cette partie de la Croatie nous a fait
découvrir un monde nouveau que nous n'attendions pas. Parmi
ces nouveaux apports à notre connaissance, on note tout
d'abord la datation de la basilique euphrasienne de Poreč :
jusqu'à présent, nous n'avions pas de lien avéré entre
l'architecture d'un monument et sa date de construction. Il
y a aussi le décor de la corniche supérieure interne de la
cathédrale Saint-Domnius de Split qui permet d'identifier
plusieurs types de croyances religieuses au temps de
Dioclétien. Une autre découverte est celle des sculptures de
clôtures de chœur (chancels) : nombreuses et variées, elles
peuvent être comparées à des sculptures analogues dispersées
dans toute l'Europe (mais en moins grande nombre). La
surprise vient aussi des églises hexaconques ou octoconques
rencontrées ici pour la première fois. Mais plus encore que
la présence de nouveautés, ce qui devrait nous intriguer le
plus est l'absence de formes architecturales répandues en
grand nombre ailleurs : on pense ici aux églises romanes et
aux églises gothiques. Pas seulement les églises, mais aussi
les éléments qui les caractérisent : transepts, chevets à
déambulatoire, ouvrages Ouest, chapiteaux historiés, voûtes.
Une autre découverte a été celle d'une équipe internationale
dynamique d'archéologues et d'historiens dont fait partie
Miljenko Jurković. Cette équipe s'efforce de Repenser
l'Histoire de l'Art Médiéval : c'est le titre de l'ouvrage,
« REPENSER
L'HISTOIRE DE L'ART MÉDIÉVAL en 2023, Recueil d'études
offertes à Xavier Barral i Altet ».
Repenser l'histoire de l'art médiéval (mais aussi l'histoire
du premier millénaire en Europe) est ce que nous nous
efforçons de faire dans ce site. Jusqu'à présent, notre
démarche n'a pas eu d'écho en France (en bien ou en mal). Et
nous, hormis Monsieur Miljenko Jurković et ses
collaborateurs, nous n'avons pas connaissance d'autre
personne désireuse de repenser l'art médiéval.
2. Sur l'histoire de la
Croatie et des Balkans
Nous connaissions auparavant un peu de l'histoire récente :
l'attentat de Sarajevo à l'origine de la guerre de
1914-1918, les luttes fratricides durant la guerre de
1939-1945, la guerre de Croatie de 1991 à 1995. Notre voyage
en Croatie, nos discussions avec nos guides, Tamara Haber
(Istrie), Martina Kristo (Zadar), Anne-Marie Sessa (Split),
et nos recherches sur Internet, nous ont permis d'en savoir
un peu plus sur le passé récent. Malgré les propos
optimistes de nos trois guides, nous nous demandons si le
passé de la Croatie est entièrement soldé (nostalgie de
l'ère titiste, conflits interethniques issus de ceux de la
seconde guerre mondiale).
Cependant, nous ne cherchons pas étudier l'histoire récente
de la Croatie mais celle, plus ancienne, qui s'est déroulée
durant le premier millénaire. De cette histoire, nous ne
connaissons pas grand chose car les textes sont rares. Et
même ceux concernant le IIIe et le IVe
siècle siècles (périodes de Dioclétien et de Constantin), un
peu plus nombreux, ne révèlent que des faits de la vie des
princes. Ce n'est pas cette histoire événementielle que nous
comptons étudier mais une histoire que nous racontent les
monuments ou la toponymie. Il faut bien comprendre que
l'histoire transmise aux enfants et gardée en mémoire par
ceux-ci devenus adultes est une histoire déformée dans le
but de créer un sentiment national. Ainsi, si on demande à
un français qui étaient ses ancêtres, il vous répondra
presque à coup sûr qu'ils étaient gaulois (sauf si c'est un
noir issu d'un pays africain !). Mais, même si ce français
est issu d'une famille qui n'a pas bougé du centre de la
France, la question en elle-même n'a pas de sens, car pour
chacun d'entre nous, les ancêtres sont répartis sur des
milliers de générations successives alors que le nombre de
générations d'individus appelés « gaulois » ne doit pas
dépasser 50 (10 siècles à 5 générations par siècle). Sans
compter qu'il y a eu des croisements.
Cette forme d'intoxication est vraie pour tous les pays.
Ainsi, si on demande à un croate quels étaient ses ancêtres,
il vous répondra sans doute qu'ils étaient croates, sans
penser qu'il y a eu constitution d'une entité croate aux
alentours de l'an 500 et donc les ancêtres ayant vécu avant
l 'an 500 n'étaient pas des croates.
Le fait de donner une vision déformée de la vérité
historique peut certes permettre de rassembler autour d'une
même nation des individus ayant vécu des histoires
différentes, mais aussi être source de crispation des
antagonismes et de dérives nationalistes. Il peut de plus
empêcher de comprendre comment s'est formée cette nation.
Dans cette démarche effectuée par chaque nation en vue de
forger une identité nationale, une question est occultée :
celle des langues régionales. Celles-ci sont considérées
comme des taches ou des déformations sur un corps parfait.
Ces taches qu'on ne peut effacer, on est bien obligé de les
supporter mais on ne cherche pas à les comprendre, à
expliquer leur présence. Il en est ainsi en France des
parlers basque, breton, occitan. Expliquer l'existence de
ces langues pourrait révéler l'existence de conflits passés.
Nous pensons qu'il doit en être ainsi en ce qui concerne la
Croatie. Notre voyage en Croatie nous a permis de nous poser
deux questions : quelle est l'origine du peuple croate ?
Quelle est l'importance de l'écriture glagolitique ?
Sur l'origine du peuple croate. Il faut tout d'abord
affirmer qu'il n'existe pas une seule origine pour tout un
peuple. Hitler pensait qu'il existait une race, la race dite
« aryenne » qui était à l'origine du peuple allemand. Mais
il s'est aperçu rapidement qu'il y avait eu de forts
métissages en Allemagne. Il a d'ailleurs voulu reconstituer
la race aryenne germanique en créant les Lebensborn, y
compris dans des pays autres que l'Allemagne. Tout comme le
peuple allemand ou le peuple français, le peuple croate est
formé d'individus différents non caractérisés par un même
génome. La question est donc de savoir comment s'est formée
la nation croate. La justification qui nous est donnée est
celle des invasions barbares. L'actuelle Croatie aurait été
envahie par des peuples slaves, dits « croates », venus de
l'Est de l'Europe. Cette explication nous semble un peu trop
simpliste et se heurte à des contradictions : comment se
fait-il que le peuple basque parle une langue
pré-indo-européenne alors qu'il n'a pas envahi le pays
basque durant la période historique ? Comment se fait-il que
la Roumanie, première région abandonnée par les romains aux
barbares, parle une langue romane ?
Nous envisageons une autre explication que les invasions
barbares. Elle est liée aux étymologies des mots slave,
serbe, croate
et au processus de colonisation.
Le mot slave
a créé le mot bas-latin du Moyen-Âge,
esclavus, devenu par la suite, esclave.
Le mot serbe
est issu du latin servus
qui signifie esclave.
Le mot croate
est issu d'un mot en langue croate signifiant
montagnard.
Le processus de colonisation est en général le suivant. Un
peuple évolué prend contact avec un peuple moins évolué.
Parfois pour des raisons généreuses, souvent pour des
raisons mercantiles, le peuple évolué prend le dessus sur
l'autre peuple. Souvent grâce à l'aide de notables locaux,
il s'empare des terres les plus riches et repousse les
peuples autochtones dans les terres les plus pauvres
(montagnes, marécages).
Que se serait-il passé pour la Croatie ? À l'origine, il y
aurait eu les riches romains habitant les rives de
l'Adriatique, ou la vallée du Danube. Ils auraient fait
venir des esclaves issus des pays d'Europe de l'Est. Ce ne
serait pas une invasion mais une déportation. Petit à petit,
cette population aurait progressé en nombre et, pour
survivre, aurait cultivé les terres pauvres des montagnes.
Et finalement, cette population aurait supplanté le peuple
issu des romains, hormis dans certaines régions comme
l'Istrie, ou certaines villes comme Zadar ou Split. Mais on
voit bien qu'à Nin, au début du Xe siècle,
l'évêque Grégoire s'efforce de mettre en avant la culture
croate, au moins sur le plan liturgique.
Sur l'importance de
l'écriture glagolitique
Nous avouons notre incompréhension. D'une part, l'importance
qui lui est accordée par les autorités croates entre un peu
en contradiction avec la rareté de la documentation. Il est
donc possible que, par patriotisme, cette importance ait été
exagérée. Mais on ne peut négliger le fait qu'une écriture a
été créée. Une écriture est un outil de communication plus
important qu'une œuvre d'art car celui qui écrit s'adresse à
un interlocuteur (au moins un, en général beaucoup plus) qui
doit comprendre son message, alors que dans une œuvre d'art,
l'artiste peut ne transmettre que ses émotions et donc être
incompris de tous. En conséquence, on doit admettre qu'à
l'origine, l'écriture glagolitique devait être assez
répandue et que, par la suite, il y a eu perte de documents.
Nous avons envisagé que cette écriture glagolitique pouvait
être exclusivement réservée à des monastères, une sorte
d'écriture secrète ou confidentielle.
3. Sur l'histoire des
Balkans en Europe
La Croatie est le seul pays des Balkans que nous avons
visité. Il serait fort présomptueux de notre part de dire
que nous connaissons la Croatie. Et à plus forte raison que
nous connaissons les Balkans. Cependant, cette visite de la
Croatie nous a permis d'identifier des spécificités qui
doivent être communes à tous les pays des Balkans.
Voyons quelles sont ces spécificités. L'une d'entre elles a
été signalée à plusieurs reprises. Nous avons constaté la
quasi absence en Croatie d'édifices romans ou gothiques. Et,
à l'inverse, une présence plus importante d'édifices que
nous estimons préromans, avec, d'une part, les basiliques à
nefs à trois vaisseaux charpentés, le vaisseau central étant
porté par des colonnes cylindriques monolithes, et, d'autre
part des églises contenant des chancels ornés de décors dits
carolingiens. Nous estimons que les nefs à colonnes
cylindriques monolithes dont le style est proche des
premières basiliques romaines sont globalement plus
anciennes que les nefs à piliers rectangulaires (cependant
il a dû y avoir une longue période de coexistence des deux
modèles). En conséquence de cette observation, nous pensons
qu'il a dû y avoir en Croatie une période faste de
constructions (églises à nefs à trois vaisseaux) entre le IVe
siècle et le VIIe siècle et une autre période de
production artistique (chancels carolingiens) aux alentours
du IXe siècle. Puis plus rien ou presque jusqu'au
XVe siècle (maisons vénitiennes).
Pour d'autres régions d'Europe, les faits observés sont
totalement différents. Ainsi, pour la France, la présence de
nefs à trois vaisseaux à piliers rectangulaires est
nettement plus importante ; ce qui signifierait un certain
retard par rapport à la Croatie. Mais on constate aussi
qu'en France, il y a eu une évolution des constructions avec
des ajouts de transepts ou d'ouvrages Ouest, des changements
de chevets. Et plus on remonte vers le Nord de l'Europe,
plus les constructions semblent être plus évoluées. Et donc
plus récentes … tout en restant antérieures à l'an mille.
Il semblerait donc que, pour la Croatie, un gros effort de
construction d'églises a été effectué durant l'antiquité
tardive . Mais, par la suite, cet effort a stagné, les
principaux travaux étant réservés à la réparation et à
l'entretien des édifices anciens.
Ce constat que nous faisons pour la Croatie (on devrait dire
pour la frange littorale de la Croatie) doit pouvoir être
fait pour les franges littorales des autres pays des
Balkans.
Plus généralement, on devrait pouvoir, à partir de la
datation des monuments, reconstituer une histoire de la
colonisation progressive de l'Europe, allant du Sud-Ouest
vers le Nord-Est.
Il semblerait bien qu'en ce qui concerne la Croatie, cette
colonisation s'est arrêtée avant l'an mille et qu'il y a eu
une sorte de déclin.
Au même moment, il y aurait eu aussi déclin au Sud de la
Méditerranée. Les causes pourraient en être d'importants
changements climatiques.