Évolution de l'ouvrage Est : le chevet 

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Nous ne reprenons pas ce que nous avons écrit en début de la page précédente, applicable à la page actuelle.

Dans les basiliques romaines (IVe - Ve siècles), le chevet est en général réduit à une seule abside. Souvent, ce chevet est inséré dans un massif quadrangulaire. Si bien que la rotondité de l'abside n'est pas visible de l'extérieur. Souvent aussi il existe une contre-abside (images 1 et 2). Bien que la contre-abside soit située à l'Ouest, on peut envisager qu'il y a unicité entre abside et contre-abside. La contre-abside serait en quelque sorte un des éléments du chevet.

On a continué à construire des contre-absides après la période romaine. Plus particulièrement dans les pays rhénans. Les images 3 et 4 mettent en évidence une de ces contre-absides. Nous pensons que, dans ce cas particulier, la contre-abside n'est pas contemporaine du reste de l'église. Elle aurait été construite après.

Les images 5, 6 et 7 présentent des chevets à trois absides à plan carré de dimensions à peu près semblables (l'abside centrale étant plus large que les absides latérales). Nous pensons que ce type de chevet est une innovation par rapport aux chevets romains à nef unique. À noter que ces chevets sont principalement visibles en Espagne (nous n'avons pas encore étudié l'Italie qui peut très bien en détenir). L'Espagne a été une zone soumise aux influences barbares (wisigoths principalement, suèves et vandales). Le fait que l'ensemble des nefs et absides soit inscrit dans un rectangle est, selon nous, une survivance des pratiques romaines. C'est particulièrement le cas en ce qui concerne le plan de l'image 5 : dans les basiliques romaines, il pouvait y avoir des pièces annexes situées de part et d'autre de l'abside centrale. Dans le cas de l'image 5, le fait que ces pièces annexes soient situées dans le prolongement des collatéraux les met au rang des absides. En ce qui concerne les plans des images 6 et 7, les absides sont nettement marquées.


Le plan de l'image 8 constitue une amélioration par rapport aux plans précédents. L'abside centrale se détache nettement du quadrilatère encadrant l'ensemble de l'édifice. Nous pensons que cette particularité est à caractère symbolique : on veut que les personnes situées à l'extérieur sachent situer le sanctuaire.

En ce qui concerne les images 9 et 10, on constate que les absides, au nombre de trois (une abside et deux absidioles), sont nettement détachées par rapport à la nef et de plan semi-circulaire. Là encore, cette proéminence du chevet a valeur symbolique pour souligner auprès des populations le caractère sacré de ce chevet. Dans le cas de ces deux églises, les absides sont situées dans le prolongement des trois vaisseaux. Ce qui n'est pas très visible sur les images. Hormis le fait que ces trois absides apparaissent collées (plus même! , ramassées) entre elles. Nous avons vu dans la page de ce chapitre qui traite de l'évolution des plans initiaux que le plan type d'une nef à trois vaisseaux prolongés par trois absides était relativement fréquent, et, en conséquence, pouvait avoir été utilisé durant plusieurs siècles (du VIe? au Xesiècle?).

Le plan de l'image 11 révèle une autre évolution. Pour cette église, la nef a été totalement négligée par rapport au transept et au chevet. Il est possible que cette nef soit préexistante au chevet. En tout cas, on assiste à un moment donné à la modification suivante : sur une nef usuelle, à un ou trois vaisseaux, est greffé un transept débordant (plus large que la nef) donnant à l'église un plan en forme de croix latine. Les trois absides sont, à leur tour, greffées directement sur le transept. En conséquence, elles ne sont plus, hormis peut-être l'abside centrale, dans le prolongement des vaisseaux de la nef. Elles apparaissent détachées les unes des autres.

Le chevet de l'église Saint-Quenin de Vaison-la-Romaine (image 12) a un plan xceptionnel. Ce chevet est probablement antérieur à ceux des images 9, 10 et 11. Si nous le commentons ici, c'est parce que l'interprétation symbolique que nous en donnons nous apparaît justifiée : extérieurement, ce chevet apparaît triangulaire. Ce qui est un symbole de la Sainte Trinité. On retrouve ce même symbole à l'intérieur avec les trois absides semi-circulaires inscrites dans le triangle. Rappelons que le dogme de la Trinité est basé sur l'existence d'un seul Dieu en trois personnes (le Père, le Fils et le Saint-Esprit).

Nous pensons que ce symbole de la Trinité devait être évoqué dans la constructions de ces chevets à 3 absides (images 9, 10 et 11).


Les images 13, 14, 15, 16 révèlent un autre type d'évolution qui a pu être concomitante à la construction des transepts. Cette fois-ci, il n'y a pas de transept. Il n'y a pas non plus trois absides mais une seule abside. Mais une abside plus grande que l'abside centrale qui prolongeait le vaisseau central.

Observons le plan de l'image 14, un plan assez rare. Notre hypothèse est la suivante : l'édifice primitif devait être formé d'une nef à trois vaisseaux prolongés par trois absides (le plan classique). Estimant que l'abside centrale était trop petite, on a décidé de remplacer les trois absides par une seule plus grande, dans le prolongement des murs extérieurs de la nef. Les piliers du déambulatoire ont été sans doute installés plus tard sur les murs de fondation de l'ancienne abside centrale.

L'aménagement d'un déambulatoire à l'intérieur d'une grande abside préalablement construite s'est sans doute produit pour l'église de Saint-Sauveur-de-Givre-en-Mai (images 15 et 16).

Les chevets des églises de Saint-Désiré et de Châteaumeillant (images 17 et 18) témoignent d'un autre ordre de priorité. Celle fois-ci, l'important n'est pas de disposer d'une grande abside pour les grandes célébrations, mais de plus petites absides permettant à de multiples prêtres de célébrer simultanément le sacrifice divin. Ce type de chevet est dit « clunisien ». Il est rare. On le retrouve plus particulièrement dans le centre de la France, région influencée par l'abbaye de Cluny. Notons aussi que l'emblème de Cluny reproduit ce type de plan.


Les trois dernières images 19, 20 et 21 de chevets montrent selon nous l'aboutissement du processus. Le processus était le suivant : on abandonne le symbole de la Trinité pour construire une grande abside. Dans un deuxième temps, on construit un déambulatoire à l'intérieur de cette abside. Voyant l'intérêt de l'innovation, on édifie des absides à déambulatoire pour des chevets nouvellement construits. Puis on ajoute à ces absides à déambulatoire des chapelles rayonnantes. Et à nouveau voyant l'intérêt de l'innovation, on édifie des absides à déambulatoire et chapelles rayonnantes pour des chevets nouvellement construits. Nous disposons de « chevets-témoins » d'une telle évolution : chevets à grande abside, chevets à abside à déambulatoire, chevets à abside à déambulatoire et chapelles rayonnantes. Et avec les étapes intermédiaires montrant les recherches et les tâtonnements. Il faut bien comprendre que cette évolution n'a pu se faire en quelques années. Nous pensons que le chevet à déambulatoire est datable des alentours de l'an 1100. L'adjonction de chapelles rayonnantes à ce chevet des alentours de l'an 1150. La construction de grandes absides permettant de construire des déambulatoires (mais sans les déambulatoires construits plus tard) pourrait donc être antérieure à l'an 1050. Notons cependant qu'il a pu y avoir à un moment donné coexistence de certains modèles. Des constructeurs connaissant l'existence d'absides à déambulatoire ont pu, par choix personnel, décidé de construire de grandes absides ouvertes dépourvues de déambulatoire.

Toujours est-il que le chevet à déambulatoire et chapelles rayonnantes inventé durant la période romane, comme en témoignent les images 19, 20 et 21, a eu une très grande longévité, puisqu'on retrouve ce plan presque inchangé dans les églises gothiques jusqu'au XVIesiècle.