L’abbatiale de Saint-Papoul
L’abbaye de Saint-Papoul est bien connue
grâce à la présence de chapiteaux qui seraient l’œuvre d’un
sculpteur du Moyen-Âge : le Maître du Tympan de Cabestany.
Et c’est dans le but d’admirer ces œuvres que nous avons
visité cette abbaye en avril 2006. Nous avons alors
découvert que, mis à part les chapiteaux du Maître de
Cabestany, cette abbaye était susceptible de détenir des
œuvres tout aussi intéressantes que ceux-ci. Des œuvres qui
n’étaient pas décrites dans la documentation et auxquelles
les restaurateurs n’avaient pas attaché une grande
importance. Cependant, nous n’avions pas encore identifié à
cette date les critères permettant d’attribuer au Premier
Millénaire la datation d’un édifice.
C’est, à présent, chose faite. Et bien que nous ayons encore
des difficultés pour dater cet édifice, nous pouvons
affirmer que nous sommes en présence d’un monument antérieur
à l’an mille et d’une grande importance.
Sur les images
1, 2 et 3, l’extérieur de l’édifice apparaît a
priori dépourvu d’intérêt. Une remarque cependant : la
façade extérieure de l’abside principale (images
1 et 2) est partagée par des colonnes
cylindriques verticales s’appuyant sur des piliers
quadrangulaires. Ces colonnes cylindriques supportent les
fameux chapiteaux du Maître de Cabestany. Nous aurons
l’occasion de parler un peu plus loin de ces chapiteaux.
Pour l’heure, examinons de plus près le système colonne sur
pilier. Nous avons eu (ou nous aurons) l’occasion de le
rencontrer. On le trouve en effet aux chevets de l’abbatiale
d’Alet, Saint-Jacques de Béziers, Saint-Martin de Fleury,
Saint-Pierre de Lespignan. Pour tous ces édifices, il
apparaît comme très ancien (VIe ou VIIesiècle).
En ce qui concerne le chevet de l’abbatiale de Saint-Papoul,
la grande ancienneté n ‘apparaît pas immédiatement. Il est
possible que tout l’extérieur du chevet ait été refait au
moment où ont été installés les chapiteaux du Maître de
Cabestany. Dans ce cas les bâtisseurs auraient recopié à
l’identique des colonnes et des piliers qui existaient
auparavant au même endroit. On voit sur l'image
1 l’alternance régulière entre les ensembles
colonne-pilier et fenêtre. Cette régularité s’arrête
subitement au niveau de l’absidiole. L’idée est qu’i
existait primitivement trois absides : une abside centrale
et deux absidioles. Ces trois absides devaient être peu
éclairées comme l’est actuellement l’absidiole Nord. Un
programme de restauration a consisté à percer de fenêtres
l’abside centrale. Compte tenu de la forme des fenêtres, ces
opérations ont dû se faire aux alentours de l’an 1000 (peut
être même un peu avant). Les fenêtres ont été percées entre
les colonnes en respectant une certaine symétrie. Lorsque
les maçons sont arrivés à la jonction avec l’absidiole, il
ne leur restait qu’une place limitée pour insérer la
dernière fenêtre. Ils ont néanmoins réussi à placer une
fenêtre plus petite et afin de conserver l’aspect
esthétique, ils ont ajouté une colonne à la jonction des
deux absides.
La tour située côté ouest devait être
primitivement un clocher-porche (image
3). Il pourrait être intéressant de visiter le
premier étage de cette tour. Dans de nombreux cas de
clochers-porche, on y découvre une chapelle. Ce pourrait
être le cas ici.
Juste au dessus de l’arcade, on peut voir une pierre de
grande dimension décorée d’un chrisme (image
4). La datation estimée de cette pierre (an 500
avec un écart de 200 ans) ne permet pas pour autant de dater
la tour : la pierre a pu être utilisée en remploi.
On en arrive aux images 5
et 6. Il s’agit des chapiteaux dus aux ciseaux du
« Maître du Tympan de Cabestany ».
En fait, on ne sait pas grand-chose sur le Maître de
Cabestany. On ne sait même rien du tout sur celui-ci ! Des
chercheurs spécialistes de l’art roman se sont aperçus qu’il
existait une forte ressemblance entre divers éléments
sculptés dispersés dans des régions parfois très éloignées
les unes des autres. Ils en ont déduit que toutes ces œuvres
étaient attribuables à un seul sculpteur itinérant, l’auteur
du tympan de Cabestany. Et selon eux, on retrouverait des
traces du passage de ce sculpteur en Toscane (Sant Antimo),
en Bas-Languedoc (Rieux-Minervois, Saint-Papoul), en
Roussillon (Cabestany, Le Boulou), en Catalogne Espagnole
(San Pere de Rodes, Gérone) et en Navarre (Errondo).
Certes l’hypothèse est très séduisante. Mais il faut garder
dans l’idée que ce n’est qu’une hypothèse. Et que, bien
souvent de simples hypothèses se sont transformées en
d’absolues vérités, sans qu’aucune preuve n’ait été
apportée.
Qu’en est-il en ce qui concerne le Maître de Cabestany ?
Admettons un seul instant que ce sculpteur ait existé et
qu’il ait à lui seul réalisé la trentaine d’œuvres qui lui
sont attribuées. Il a en a certainement sculpté d’autres qui
ont totalement disparu. Leur nombre serait au moins égal à
celui de celles qui restent. Il apparaît difficile
d’imaginer l’existence d’un seul sculpteur ayant réalisé une
soixantaine d’œuvres dans plus de dix endroits différents
dont certains très éloignés d’un épicentre qui se situerait
dans le département de l’Aude.
Il faut ajouter à cela le fait que, au fur et à mesure que
l’on s‘éloigne de cet épicentre, les ressemblances entre les
sculptures deviennent, pour nous, beaucoup moins évidentes.
En conséquence nous pensons que ces œuvres attribuées à un
seul sculpteur génial pourraient avoir été sculptées par
plusieurs sculpteurs qui obéissaient aux canons d’une même
école de sculpture.
Selon les mêmes spécialistes de l’art roman, qui ont mis en
exergue les œuvres du « Maître de Cabestany », elles
dateraient du XIIesiècle. Pourquoi donc en
parlons-nous dans un ouvrage consacré au Premier Millénaire
?
Il faut tout d’abord dire qu’il s’agit là d’œuvres
exceptionnelles (images
5 et 6) et il aurait été regrettable que nous
n’ayons pas eu l’occasion d’en parler.
Mais à cela s’ajoute une autre raison. Selon nous ces
sculptures, et d’une façon générale les œuvres attribuées au
Maître de Cabestany, seraient antérieures au
XIIesiècle. Elles dateraient des environs de
l’an 1000. C’est du moins ce que nous nous efforcerons de
vérifier lors de notre prochaine étude sur Rieux-Minervois.
L’examen extérieur de l’abside et de
l’absidiole avait déjà permis d’envisager que ces deux
parties de l’abbatiale pouvaient être antérieures à l’an
1000. L'examen intérieur complété par l’étude du plan (image 19) confirment
cette analyse. La nef de l'église primitive devait être à
trois vaisseaux charpentés. L’abside principale et les deux
absidioles se situent dans le prolongement de ces trois
vaisseaux. Ce type de plan est caractéristique d’un édifice
antérieur à l’an 1000 . L’arc triomphal décoré de fresques
au XIXesiècle pourrait dater de cette période.
Il en est de même de l’arc d’entrée de l’absidiole Nord (image 8). Cet arc est
outrepassé par saillie des tailloirs. Une corniche à
billettes soutient le cul-de-four de l’absidiole Nord (image 9). Tous ces
petits détails sont révélateurs d’un antériorité à l’an
1000.
Mais il n’y a pas que cela ! Le site Internet de l’abbaye
nous apprend l’existence de l’ermite Saint-Papoul qui vivait
au VIesiècle de notre ère à environ trois
kilomètres du village. Au VIIIesiècle, des
moines qui vivaient sur son ermitage auraient installé leur
abbaye à l’emplacement actuel. Une abbaye qui est citée
officiellement en 817. Lorsqu’un monastère est fondé, le
premier bâtiment construit est l’abbatiale. Celui-ci ayant
été fondé avant l’an 800 on peut donc penser que la
construction de l’abbatiale a suivi de peu cette fondation.
En conséquence l’abside principale (avant le percement de
fenêtres) et l’absidiole Nord remonteraient aux alentours
de l’an 800. Peut-on contester une telle datation en
affirmant, par exemple, que ces deux parties de bâtiment
datent du XIIesiècle ? Certes oui ! Mais dans
ce cas on est obligé de dire ce qu’est devenue l’abbatiale
du IXesiècle. Et la réponse : « il n’en reste
rien » révèle ses limites lorsqu’elle est répétée
inlassablement pour toute abbaye fondée avant l’an mille.
Les images
de 10 à 18 présentent une série de chapiteaux au
décor très inusité. Ces chapiteaux sont dits « historiés »
mais les thèmes sont tout à fait inhabituels, non apparentés
à ceux que l’on connaît dans l’art roman. Cette
particularité confirmerait l’ancienneté du modèle.
Les tailloirs de certains chapiteaux (images
10 et 17) sont décorés des mêmes demi-sphères que
celles vues auparavant à Saint-Bertrand-de-Comminges ou
Saint- Salvayre près d’Alet. L’ancienneté avait été repérée.
On peut à présent la dater approximativement du IXesiècle.
On peut aussi identifier les costumes des personnages (sorte
de jupe plissée pour les hommes).
Il est possible que les scènes soient tirées de
l’Apocalypse. Ainsi la femme de l'image
15 pourrait être la Femme de l’Apocalypse.
Cependant elle est entourée de six sceaux et non sept.
En tout cas, le désir d’afficher des symboles est manifeste.
Ainsi sur l'image 16 l’oiseau
s’appuie sur des sortes de roues.
Il faut en tout cas se laisser prendre à
ces images dont on ne comprend pas le sens mais qui, pour
les gens de l’époque, devaient avoir un sens.
La facture est naïve. Certains portraits font penser à la
statuaire celtique (image
11). Pour d’autres comme celui de l'image
15, on pourrait les comparer à des fresques romanes
de Tahull (Espagne).
Observons enfin sur l'image
17 la présence de deux croix pattées hampées . Ce
type de croix se retrouve sur diverses représentations
datées du VIIIeou IXesiècle.
Ce nouveau détail confirme l’ancienneté du chapiteau et par
analogie de style, des autres chapiteaux. Bien sûr ces
quelques chapiteaux ne sont pas les seuls. Il en existe
d'autres dont certains imités du corinthien. L’ensemble des
chapiteaux mériterait une étude détaillée afin d’en
comprendre un sens qui, pour l’heure, nous échappe
totalement.