L'église Sainte-Marie de Rieux-Minervois  

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Le texte ci-dessous, très succinct, a été écrit en septembre 2016 à partir d'images réalisées en mars 2003. Inséré dans cette page de notre site, il était accompagné des images de 1 à 6.

« La mystérieuse église de Rieux-Minervois était auparavant datée du XIIe siècle, voire du XIe siècle. Cette église est bien connue grâce à l’existence d’un chapiteau sculpté attribué auparavant au “Maître de Cabestany”. Celui-ci aurait travaillé à Saint-Papoul, une abbatiale que nous estimons antérieure à l’an 1000. Nous pensons qu’il importe de reprendre les études sur Rieux-Minervois. Cette église nécessite un examen très approfondi que nous espérons pouvoir faire dans les mois qui viennent, même si, au bout du compte, la datation doit se révéler (de peu) postérieure à l’an 1000. »


Comme il est écrit ci-dessus, nous avions envisagé de reprendre l'écriture de cette page. Et ce, nous l'espérions, assez rapidement. Nous attendions qu'une occasion se présente pour visiter cette église. Chose fut faite en juin 2021. Nous avons pu y revenir en compagnie d'Alain et Anne-Marie Le Stang qui ont participé à la récolte des informations et à la prise de clichés (images de 7 à 36). Ces images donnent un nouvel aperçu de cette église. Elles permettent d'alimenter la réflexion sur cette église sans toutefois lever totalement les ambiguïtés.


Les chapiteaux de la nef

Un ensemble de 14 sculptures jalonne le déambulatoire de la nef (image 11 et images de 14 à 24). Il est manifeste que tous les chapiteaux sont contemporains (mêmes dimensions, mêmes colonnes de support, mêmes arcs soutenus). Cependant, on dénote des différences notables entre ces chapiteaux. Si certains comme ceux des images 11, 14, 15 et 16, à feuilles d'acanthe, semblent directement issus de chapiteaux corinthiens, d'autres, comme ceux des images 17 et 18, à feuilles très stylisées, se rapprocheraient plutôt de chapiteaux à crochets d'inspiration gothique.

Il faut aussi noter sur certaines sculptures la présence d'un élément de décor autre que le feuillage : des masques crachant des feuillages de part et d'autre du tailloir sur l'image 19, un masque crachant des feuillages au centre du chapiteau de l'image 20, des lions affrontés sur le chapiteau de l'image 21. Et bien sûr le fameux chapiteau de l'Assomption de la Vierge sur les images 22, 23 et 24.


Le « Maître du tympan de Cabestany »

Un certain nombre de sculptures médiévales ont été attribuées au « Maître du tympan de Cabestany ». Cabestany est un village des Pyrénées-Orientales. Dans son église, a été déposé un tympan aux traits caractéristiques. Une série de sculptures ont été attribuées au sculpteur de cet ouvrage. De nombreuses publications ont été rédigées sur ces œuvres à partir de : Josep GUDIOL, « Los relieves de la portada de Errondo et maestro de Cabestany » ; 1944 ; ROBIN Marcel, « Le Maître du tympan de Cabestany », 1947 ; Marcel DURLIAT, « L’œuvre du Maître de Cabestany », 1952 ; … À la suite de nombreuses recherches, on aurait détecté la présence de ce sculpteur dans des régions variées comme le Minervois (Rieux et Saint-Papoul), les Corbières (Saint-Hilaire, Lagrasse), la Catalogne côté français (Cabestany et le Boulou), la Catalogne côté Espagne (Sant Pere de Rodes, Gérone, Barcelone), la Navarre, mais aussi la Toscane en Italie (San't Antimo, San Casciano Val di Pesa, Prato). À la suite de ces « découvertes », les chercheurs ont évoqué l'hypothèse d'un sculpteur itinérant appelé à travailler sur des chantiers parfois très éloignés de son lieu d'origine. Et certains ont même envisagé qu'il pouvait aussi être maître d’œuvre de l'architecture des monuments où ses œuvres avaient été localisées (lire à ce sujet l'ouvrage « Le maître de Cabestany » de la collection Zodiaque).

Nous ne sommes pas spécialistes de la sculpture du Moyen-Âge. Et nous avons pu constater qu'il existe de réelles ressemblances entre diverses sculptures (tympan de Cabestany, chapiteaux de Rieux et de Saint-Papoul). Par ailleurs, l'idée même de sculpteurs itinérants ne nous choque pas, car nous avons pu constater que des sculptures analogues pouvaient être localisées dans des régions très éloignées l'une de l'autre. Cependant, nous estimons qu'en ce qui concerne le Maître de Cabestany, il y en a trop. Des correspondances ont pu être trouvées dans des sculptures très différentes. Donnons un exemple en ce qui concerne Rieux. Les spécialistes ont dit que le chapiteau de l'Assomption de la Vierge (images 22, 23, 24) était l’œuvre du Maître de Cabestany. Et ils en ont déduit que les autres sculptures de Rieux-Minervois étaient aussi l’œuvre du Maître de Cabestany (images de 14 à 21 puis de 24 à 32). Mais si on effectue une recherche en comparaison stylistique avec les chapiteaux corinthiens de Rieux (images de 14 à 21) et d'autres chapiteaux romans, on réalise que le nombre de chapiteaux attribués au Maître de Cabestany devrait dépasser la centaine. Il est certes possible que plusieurs sculptures de Rieux comme celles des images 29 et 34 doivent être attribuées au ciseau du sculpteur de l'Assomption de Notre-Dame, mais nous ne pensons pas que ce soit le cas de toutes. De plus, les images que nous avons des sculptures de Toscane et de Navarre attribuées au Maître de Cabestany ne nous semblent pas probantes.

Il nous semble que la notion de « Maître d'une œuvre donnée », fréquente en ce qui concerne les tableaux de primitifs italiens ou flamands, a été indûment transposée à la sculpture romane. Le « Maître de telle œuvre » n'est souvent connu que par une seule œuvre, alors qu'il en probablement peint des dizaines, perdues pour la plupart. Certes, une œuvre sculptée est beaucoup moins fragile qu'une toile. Néanmoins, nous pensons que la perte d’œuvres sculptées est loin d'être négligeable. En conséquence, si on devait ajouter aux œuvres attribuées au Maître de Cabestany celles qui ont été perdues, nous dépasserions probablement le temps de vie d'un sculpteur. En conséquence, nous pensons que ce qu'on appelle le « Maître de Cabestany » devrait plutôt être appelé « École de Cabestany », c'est-à-dire un ensemble de sculpteurs ayant adopté les mêmes techniques pour la représentation de scènes sculptées.


Les images de 25 à 29 sont celles des sculptures du portail primitif. Certaines comme celles de l'image 25 peuvent être attribuées au Maître de Cabestany ou, plus exactement , à « l'École de Cabestany ». On notera la grande originalité de ces œuvres empreintes de mouvement.

Que représentent les sculptures de l'image 27 ? Notons d'abord qu'elles sont très dégradées. Il est possible que cette dégradation soit due aux intempéries durant une période où elles n'étaient pas protégées par le toit actuel de la chapelle. On remarque au centre une structure rectangulaire comblée par un bloc de pierre. Il est possible que cela marque la présence d'un trou de barre : les portes primitives étaient fermées par une barre mise en travers de la porte.


Venons-en à présent à la partie qui nous semble la plus importante, non encore abordée : le plan de l'édifice.

Il s'agit d'un plan centré. D'ores et déjà, nous pouvons affirmer que ce type de plan est rare. À la date du 1 décembre 2021, sur les 1748 édifices étudiés sur notre site (1146 pour la France) seuls 136 (36 pour la France) sont à plan centré : soit 8% (2,5% pour la France). Mais il y a plus, car il existe une grande variété d'édifices à plan centré : plan carré, circulaire, hexagonal, octogonal, en croix grecque. Il existe à notre connaissance un seul plan triangulaire (triangle équilatéral) à Planès (Pyrénées-Orientales). Nous n'en connaissons pas à plan pentagonal, plan que l'on trouve pourtant dans des figures symboliques comme l'étoile à 5 branches.

Ici le plan est encore plus exceptionnel puisqu'il est heptagonal : figure polygonale à 7 côtés pour la partie centrale, à 14 côtés pour le contour extérieur. Le plan de l'image 33 témoigne de la régularité de ce contour.

Il est manifeste que les concepteurs de ce plan ont voulu lui donner une signification symbolique. Constatons d'abord que 7=3+4. D'après Platon, trois serait le chiffre de la Divinité qui réside dans le Ciel symbolisé par un cercle ou un triangle équilatéral (la Sainte Trinité). Quatre, quant à lui, serait le chiffre de monde des hommes qui résident sur la terre symbolisée par un carré.

Eh bien ! Que voit-on sur ce plan de l'image 33 ? Sept piliers dont 3 à section circulaire et quatre à section quadrangulaire. Bien sûr, la section quadrangulaire n'est pas celle d'un carré et le triangle isocèle formé par les piliers cylindriques n'est pas équilatéral. Mais il était difficile de faire mieux si on voulait donner un sens symbolique à la scène. Dans le cas contraire, il suffisait de mettre 7 colonnes cylindriques ou 7 piliers quadrangulaires.

Le plan exceptionnel de cet édifice invite à envisager que sa fonction devait être tout autant exceptionnelle. Nous avons déjà eu l'occasion d'écrire dans les pages de ce site que les édifices à plan centré pouvaient avoir été autre chose que des églises. Nous avons parlé à cette occasion de « parlements », salles où l'on peut discuter sur pied d'égalité, édifices semi-publics, semi-religieux, utilisés à la fois pour des réunions communes et pour des célébrations religieuses comme les baptêmes ou les intronisations. En cela le chapiteau des images 30 et 31, seul chapiteau historié de la colonnade centrale, nous semble représenter un symbole. Pour de nombreux auteurs, la scène raconterait l'histoire biblique de Daniel et des lions. Et effectivement, dans des chapiteaux plus récents, le récit biblique semble bien traduit par la sculpture. Mais dans le cas présent, le personnage non auréolé semble occupé à réconcilier deux lions qui se haïssent. On retrouverait donc ici le symbolisme attaché à ce monument : un lieu de réconciliation entre des individus antagonistes.

Il y a aussi une autre raison d'attacher de l'importance à cette église : le fait qu'elle soit dédiée à Notre-Dame de l'Assomption. Une importance confirmée par l'image sculptée de la Vierge, plus belle représentation, non seulement de l'édifice, mais aussi de toute l’œuvre attribuée au « Maître de Cabestany ».

Avant d'expliquer le pourquoi de cette importance, nous devons préciser un point. Les historiens de l'époque moderne ont partiellement rompu avec leurs aînés en pratiquant une « nouvelle histoire » attachée à étudier des situations historiques ciblées : histoire des mœurs, histoire des climats, histoire des paysages, etc... Au cours de nos recherches sur les monuments, nous avons réalisé qu'il pouvait y avoir une « histoire monumentale ». Cette expression « histoire monumentale » ne doit pas signifier seulement l'histoire du monument (sa construction, les dommages qu'il a pu subir, ses réparations, ses adjonctions) mais aussi l'histoire qu'il nous révèle du peuple qui l'a construit. Bien sûr, on sait tout cela en ce qui concerne les monuments préhistoriques : les mégalithes de Carnac sont révélateurs de l'existence d'un peuple aux techniques évoluées. On le devine beaucoup moins en ce qui concerne les édifices construits en des temps historiques. Ainsi, si on prend l'exemple particulier de l'étude effectuée dans notre site, on est amené à la conclusion suivante : si, en France, le nombre de monuments attribuables au premier millénaire correspond à ce que nous envisageons (près d'un millier avec des restes hors-sol), cela signifie que l'histoire de France que nous connaissons concernant cette période est fausse. Pas seulement l'histoire de France ! Celle aussi d'autres pays d'Europe. Et aussi l'histoire de l'Église.

Et cela nous ramène à l'histoire de l'église Notre-Dame de l'Assomption de Rieux-Minervois. Nous avons en effet constaté que de nombreuses cathédrales étaient dédiées à Notre-Dame. Plus exactement à Notre-Dame de l'Assomption. C'était surtout vrai en Italie où il existe non seulement des cathédrales mais aussi des con-cathédrales, toutes dédiées à Notre-Dame de l'Assomption. Nous avons envisagé que cette fréquence des dédicaces n'était pas due à une simple coïncidence et cherché à en comprendre la raison. Voilà donc notre explication. Selon la tradition rapportée par les Évangiles, les apôtres étaient réunis autour de la Vierge Marie au moment de son Assomption (sa montée au Ciel). Ce départ est significatif d'un changement de titulaire. Les apôtres, et, par la suite, les évêques, deviennent les successeurs collectifs d'un poste qui était occupé par la Vierge Marie au moment de l'Assomption. Ils deviennent à leur tour responsables d'une communauté de fidèles. Par ailleurs, il ne faut pas s'imaginer qu'aux premiers temps de l'Église, les communautés chrétiennes étaient comparables à celles des diocèses d'aujourd'hui. Elles étaient plus restreintes, réduites a ce qu'on appelait autrefois un doyenné. Elles pouvaient aussi être constituées d'ethnies ou de sectes spécifiques (communautés de romains, de goths, de catholiques orthodoxes, d'hérétiques ariens).

À la suite de cette réflexion, nous sommes revenus aux édifices dédiés à la Vierge de l'Assomption et nous avons constaté que, pour la plupart, ils se distinguaient des autres (architecture différente comme ici, présence de fonts baptismaux ou plus grande ancienneté).

À cela s'ajoute la localisation de Rieux, à la limite de la plaine fertile de la basse vallée de l'Aude et des monts arides du Minervois et de la Montagne Noire. Il faut savoir que jusqu'au VIIIe siècle, ces monts constituaient la frontière, entre les provinces Aquitaine Première et Narbonnaise Première (durant l'Antiquité Tardive), la Francie et la Septimanie (durant le Haut-Moyen-Âge). Nous pensons que ces zones frontalières, aux terres stériles, ont été occupées par des tributs barbares, qui, par leur présence, rendaient les montagnes infranchissables et garantissaient la survie des peuples latinisés de Septimanie. Ces peuples barbares devaient avoir leurs propres évêques. Il est possible que le responsable de la communauté chrétienne de Rieux ait été l'un d'entre eux.


Nous avons écrit ci-dessus que selon nous, durant les premiers siècles de l'ère chrétienne, les cathédrales devaient être affiliées à Notre-Dame de l'Assomption. Mais assez rapidement, les évêques des grandes métropoles auraient pris de l'importance par rapport aux autres. Et, par exemple, dès la fin du VIe siècle, le territoire de l'évêché de Tours correspond à peu de détails près à celui du diocèse actuel d'Indre-et-Loire. Cependant, pour Grégoire, évêque de la ville de Tours durant cette période, l'évêque de la ville de Rome est à l'égal des autres, à peine plus considéré. Grégoire n'a d'ailleurs pas été désigné par un quelconque légat pontifical, mais plutôt coopté au sein des membres de sa famille dont certains titulaires d'évêchés voisins de Tours. Plus tard, grâce à l'appui de rois francs (dont Charlemagne), le pape de Rome prendra de plus en plus d'importance. Et on peut considérer qu'avant même l'an mille, un grand nombre de petits évêchés avaient disparu, absorbés par des évêchés plus grands, eux-mêmes dépendants de l'Église de Rome. Il ne faut cependant pas en déduire que ces transformations ont eu un effet immédiat sur les mentalités. L'expérience prouve que lorsque des transformations abruptes heurtent les consciences ou nient les identités spécifiques, elles prennent beaucoup de temps (parfois des siècles) à s'imposer. Il est donc possible que l'église de Rieux ait conservé auprès des populations une importance longtemps après l'avoir officiellement perdue.



Datation envisagée pour l'église Sainte-Marie de Rieux-Minervois

Telle qu'elle se présente aujourd'hui avec sa coupole illuminée d'une clarté verdâtre, cette église nous apparaît correctement éclairée (image 2). Mais il s'agit d'une lumière artificielle et sans cet éclairage, l'édifice apparaît beaucoup plus sombre. On comprend alors difficilement pour quelles raisons on a eu l'idée de construire le noyau central porté par les 7 piliers. Notre hypothèse est que, primitivement, ce noyau central n'était pas voûté et que la lumière pouvait entrer librement par des fenêtres hautes placées sur les faces du prisme heptagonal supporté par les piliers. Il est aussi possible que le déambulatoire n'ait pas été voûté mais charpenté. En conséquence, la datation de l'église pourrait être remontée d'un siècle. Inversement, les images 2, 12 et 13 qui font apparaître des arcs à double révolution montrent que l'église doit être postérieure à l'an 900.

La datation envisagée est donc l'an 1025 avec un écart de 125 ans.

On ne peut quitter cette église sans admirer de belles pièces de mobilier dont une mise au Tombeau du XVe siècle (image 35) et un vitrail moderne (image 36).


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