L'église Notre-Dame de Sainte-Marie-du-Mont 

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C'est au cours de leur visite de ce monument en septembre 2021, qu'Anne-Marie et Alain Le Stang ont réalisé les images de l'actuelle page.

La page du site Internet Wikipedia relative à cet édifice nous apprend ceci : « Le hameau de Pouppeville est le premier emplacement paroissial de Sainte-Marie-du-Mont, avec une église dédiée à la Vierge, abandonnée à la révolution et ruinée.

Le nom de la localité est attesté sous les formes Popavilla entre 1047 et 1053, ecclesia Pompeville entre 1056 et 1066, Sancta Maria de Monte entre 1278 et 1287.

Pouppeville désigne, aujourd'hui, un hameau de la commune.

La nef date du XIe siècle. Composée de quatre travées, elle présente des chapiteaux, dont certains historiés, supportant des arcs en plein cintre à rouleaux non moulurés ouvrant sur les collatéraux. Le reste de l'édifice date des XIVe et XVe siècles. La tour-tambour surmontée d'un dôme octogonal de style Renaissance fut construite à partir de 1540, à la suite de l'effondrement de la flèche.
[...] »


Par ailleurs, selon Lucien Musset, auteur du livre Normandie Romane I de la collection Zodiaque : « L'église de la paroisse (Sainte-Marie-du-Mont) qui s'appelait jadis Pouppeville est remarquablement située sur une colline dominant le passage des Veys, jadis itinéraire principal pour aller de Bessin en Cotentin. Sa nef, longue de quatre travées, est du XIIe siècle pour ses parties basses. Elle est d'un vif intérêt, surtout en raison des chapiteaux qui reçoivent les grands arcs en plein cintre à double rouleau non mouluré qui ouvrent sur les collatéraux. Plusieurs sont historiés. Ainsi, au revers de la façade, à droite, on voit un Christ dans une mandorle (image 13), à côté de lions (image 14) ; à gauche, remarquer des griffons coiffés de bonnets pointus (image 15) et un centaure chassant le loup (image 17) ; la dernière pile à droite avant la croisée présente des animaux inscrits dans des cercles (image 19) et des béliers affrontés à tête commune. Le reste de l'église s'échelonne du XIVe au XVe siècle. »


Avant d'étudier l'édifice, analysons au plus près les renseignements dont nous disposons.

Et ce, en commençant par une analyse logique : nous savons que les romains ont colonisé la Gaule principalement à partir des conquêtes de César, vers l'an 50 avant Jésus-Christ, puis moins d'un siècle plus tard, les îles britanniques. En Gaule, ils ont laissé des restes importants de leur présence sur la côte méditerranéenne et la vallée du Rhône. Ces restes sont bien moins importants en Grande-Bretagne mais ils existent (Bath, mur d'Hadrien). On s'attendrait à une continuité de monuments entre la vallée du Rhône et la Grande-Bretagne : les romains, partant de la Méditerranée, auraient colonisé progressivement la vallée du Rhône puis le Massif Central, le Poitou, le Bassin Parisien, la Bretagne et la Normandie, le Nord de la France et la Belgique pour fonder le port de Boulogne et de là traverser la Manche pour envahir l'Angleterre. Or il n'en est rien : il y a une absence quasi totale de monuments romains à l'Ouest et au Nord de la France (les exceptions : Saintes, Périgueux, Lillebonne). Mais alors, comment expliquer la colonisation de l'Angleterre ? La réponse : la colonisation ne s'est pas faite par voie terrestre mais maritime, tout comme la colonisation de l'Afrique au XIXe siècle ; les troupes coloniales n'ont pas traversé le Sahara pour coloniser le Gabon ! Comment ont procédé les romains ? Bien avant d'avoir fondé le port de Boulogne, face à l'Angleterre, les romains avaient eu un contact avec les peuples des îles britanniques par le biais du commerce en créant des comptoirs. Nous pensons que, pour y accéder, ils ne traversaient pas la Gaule mais la contournaient ainsi que la Péninsule Ibérique. Ils avaient jalonné la côte de comptoirs. Pour la côte Atlantique de la France, nous connaissons certains d'entre eux : Dax (peut-être), Bordeaux, Saintes, Niort, Nantes, Vannes, Saint-Pol-de-Léon, Portbail, Lillebonne. Mais il y a des « trous ». Et il y en a eu probablement beaucoup d'autres mais, situés dans des estuaires de rivières ou dans des criques d'un littoral accidenté, ils ont disparu sous des mètres d'alluvions ou les coups de boutoir d'éléments déchaînés. Par sa position idéale à proximité immédiate de la côte (la célèbre plage de Utah Beach), et à l'entrée du Cotentin, Sainte-Marie-du-Mont pourrait avoir été un de ces ports, plus exactement le hameau de Pouppeville, plus près encore du littoral de la Manche.

Le fait que l'église soit dédiée à la Vierge Marie constitue aussi un élément selon nous important. Nous avons en effet constaté, surtout en Italie, que de nombreuses cathédrales étaient consacrées à la Vierge Marie ou, plus exactement, Sainte-Marie de l'Assomption. Nous savons de plus qu'aux premiers temps de l'Église Chrétienne, les évêques étaient responsables de paroisses relativement réduites. L'église de Pouppeville qui a existé avant celle de Sainte Marie-du-Mont et qui est aussi dédiée à la Vierge Marie pourrait avoir été une cathédrale (au sens primitif : église où siège l'évêque).


Cette église se révèle surprenante. La première des surprises se découvre dans la lecture du texte même de Lucien Musset : « [...] Elle est d'un vif intérêt, surtout en raison des chapiteaux [...] Plusieurs sont historiés. ». Cette église est donc d'un vif intérêt en raison de ses chapiteaux. Et effectivement, l'examen de ces chapiteaux (images de 10 à 27) témoigne de l'intérêt qu'ils représentent. Ce sont effectivement des œuvres de belle qualité. Mais alors ? Comment se fait-il que cette église ne soit pas étudiée plus en détail ? Comment se fait-il qu'il n'y ait aucune photographie de ces chapiteaux sur ce livre Normande Romane 1 consacré à l'art roman alors que nombre d'images d'autres églises semblent beaucoup moins intéressantes ?

Nous pensons avoir la réponse : ces chapiteaux ne sont pas romans ! Au moins pour une partie d'entre eux. Selon nous, Lucien Musset qui les a en partie décrits sur une toute petite rubrique aurait hésité à les représenter afin d'éviter des critiques éventuelles.

Mais quels sont les chapiteaux qui, selon nous, ne seraient pas romans ?

Il y a tout d'abord les chapiteaux à feuilles de vignes bombées (image 10 et chapiteau de gauche de l'image 19) qui seraient caractéristiques d'un art gothique flamboyant (XVe siècle). Puis les chapiteaux de personnages à haut bonnet (images 15 et 17), les représentations de crocodiles ou de dragons (images 24 et 25), tous semblables à des modèles du XVe siècle. On retrouve les mêmes attitudes des personnages des images 26 et 27 dans l'ouvrage Ouest de la cathédrale de Béziers, ouvrage probablement construit durant l'épiscopat de Guillaume de Montjoie dans la première moitié de XVe siècle.

En ce qui concerne les autres chapiteaux, l'appartenance au XVe siècle est moins sûre. On peut seulement dire que s'ils sont romans, des chapiteaux à feuillages comme celui de l'image 11 ou à entrelacs comme celui de l'image 12 introduisent des formes tout à fait nouvelles pour nous (dans les chapiteaux romans, les scènes sont en général représentées sur plusieurs étages à l'imitation des chapiteaux corinthiens). Il en est de même pour les chapiteaux à animaux affrontés comme ceux des images 14 et 22 (dans l'art roman, la symétrie est parfaite).


Au bout du compte, y a t'il des chapiteaux romans ? Nous pensons que celui de l'image 13 pourrait en faire partie. Il serait même peut-être préroman. Selon nous, le personnage central, auréolé, qui porte une croix de procession et fait le signe symbolique de la main (pouce, index, majeur levés, annulaire et auriculaire fermés) ne serait peut-être pas le Christ, mais un saint qui est emporté vers le ciel. Les détails précédents ainsi que la forme de la mandorle différente de celle de l'amande, utilisée dans l'art roman, fait envisager une haute datation.

De même le chapiteau de gauche de l'image 16 ou le chapiteau à godrons de l'image 21 pourraient être romans.

Une attention plus particulière devrait être portée au chapiteau de droite de l'image 19. Il s'agit sans doute de celui décrit par Lucien Musset : « des animaux inscrits dans des cercles ». Ce type de représentation se retrouve sur certaines sculptures comme des plaques de chancel « carolingien » (exemple à la cathédrale de Vence, dans les Alpes-Maritimes).

Bien que les sculptures des images 17 et 18 ne soient probablement pas romanes, elles peuvent se révéler instructives. Ainsi celle de l'image 17 représente un centaure criblant de flèches un quadrupède (un loup?). La représentation du centaure chasseur existe dans l'art roman. Le centaure était présent dans l’antiquité romaine. On le retrouve dans le Sagittaire du Zodiaque. Quel est le message symbolique qu'il transmet ? L'autre représentation du loup (ou sanglier ?) dévorant un cerf (image 18) semble issue des religions ou mythes celtiques : le loup qui se change en cerf pour redevenir loup évoquerait le rythme des saisons.


Nous venons de décrire les chapiteaux qui, selon nous, seraient caractéristiques du gothique flamboyant. Cette église serait donc gothique et non romane ? En fait, l'ensemble de l'architecture de la nef révélé par les images 6, 7, 8, 9 n'est pas du tout caractéristique de la période gothique. Du moins dans sa partie basse (ce qu'a remarqué Lucien Musset). Les voûtes en croisée d'ogives sont bien gothiques. Mais les parties basses avec de grands arcs en plein cintre à double rouleau sont romanes, voire préromanes. Car nous envisageons que l'église primitive n'était pas voûtée mais entièrement charpentée avec des piliers de type R1010. Elle aurait été voûtée ultérieurement. Mais alors, comment expliquer l'existence de chapiteaux gothiques dans une église romane ? Notre hypothèse est la suivante : les chapiteaux romans étaient endommagés ; lors d'une rénovation de l'église (de telles rénovations ont eu lieu au XIVe ou au XVe siècle), ils auraient été remplacés.

Datation envisagée pour l'église Sainte-Marie de Sainte-Marie-du-Mont : an 1000 avec un écart de 100 ans.