Les contraintes symboliques : la terre
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On a déjà vu précédemment que, durant au moins une partie du
premier millénaire, la terre était considérée comme plate et
carrée. En fait c’est un peu plus complexe, car il y a eu
évolution du concept au fur et à mesure des découvertes et
de l’évolution des comportements.
Essayons tout d’abord de nous replonger dans la situation de
l’époque, une époque où coexistaient des civilisations
agro-pastorales dont certaines, comme la civilisation
romaine, avaient atteint le stade de préindustriel.
L’agriculture et l’élevage sont apparus presque
simultanément vers l’an 6000 avant Jésus-Christ mais les
progrès ont été très lents. Et, si tant est qu’ils soient
achevés maintenant, ils ne l’étaient certainement pas avant
l’an 1000.
Nous avons l’habitude d’associer agriculture et élevage sans
réaliser que ce sont deux activités totalement différentes
qui induisent des comportements différents.
L’agriculture est une activité étroitement associée au sol.
Lorsqu’un agriculteur laboure son champ, il le fait en
prévision des futures moissons. Et il ne le fait que parce
que le champ lui appartient ou qu’il peut en disposer.
Parfois, dans le cas de plantations de vignes ou d’arbres
fruitiers, le cultivateur doit pouvoir disposer du champ
durant plusieurs décennies consécutives. L’agriculture a
tendance à fixer les hommes sur les terres. Quant à
l’agriculteur, il a tendance à considérer la terre qui
l’entoure comme une surface analogue de forme analogue au
champ qu’il cultive. Idéalisée, cette surface devient un
carré.
La richesse d’un éleveur n’est pas la terre mais son
troupeau. Or ce troupeau va où l’herbe est la plus grasse.
Il nous faut oublier notre ère industrielle qui a inventé
l’élevage en stabulation. Dans les sociétés primitives,
l’éleveur ignorait l’existence de l'étable. Il ne faisait
qu’accompagner le bétail aux aires de pâturage. Mais ces
aires pouvaient être très éloignées du point de départ
initial. En fait, l’éleveur ne faisait que suivre les
itinéraires des grandes migrations. De tels itinéraires
existent encore pour les animaux sauvages dans les réserves
d’Afrique du Sud. Mais ils existent aussi en Finlande pour
les rennes. Rappelons encore que, jusqu’à des dates
récentes, il existait dans nos pays d’Europe des itinéraires
de transhumance alpine.
L’éleveur n’a pas conscience de l’importance que revêt le
sol pour le cultivateur. De même que celui-ci n’a pas
conscience de l’obstacle que crée le sol au passage des
troupeaux. D’où les conflits entre cultivateurs et éleveurs
comme ceux des « enclosures » dans l’Angleterre des XVIeet
XVIIesiècles.
Maintenant encore, dans les pays du Sahel, des tribus
nomades comme les Foulbé n’ont pas conscience d’appartenir à
un pays précis et ils franchissent les frontières à leur
gré, ou plutôt au gré de leurs troupeaux. Le phénomène
devait être plus important encore dans l’Europe du Premier
Millénaire car beaucoup de tribus barbares étaient
pastorales. Pour un éleveur de cette époque, la terre ne
devait pas être considérée comme un sol mais une direction,
la direction de transhumance. Or cette direction privilégiée
en induit une autre, transverse, orthogonale à la première.
Et donc, dans l’inconscient collectif des éleveurs, la terre
devait être structurée autour d’une croix.
On trouve cette idée dans l'image
1. Il s’agit d’une calebasse achetée dans un
marché du Nord Cameroun il y a une quarantaine d’années.
L’objet en lui-même, d’usage courant, n’a que peu de valeur,
et, très probablement, on en fabrique encore à l’heure
actuelle. Le dessin pyrogravé sur l’objet représente une
croix. Mais cette croix n’a rien de chrétien. Selon les
explications qui nous ont été données, elle servirait à «
rejeter la mauvais œil aux quatre coins de l’horizon »
L'image 2 représente
une miniature du VIe ou VIIe siècle.
Dans une mandorle (figure en forme d’amande), le Christ est
représenté dans l’attitude de prêcheur tenant le livre sacré
sur ses genoux. Il est encadré par les symboles des quatre
Evangélistes. Sous ses pieds, le coussin parfaitement carré
représente la Terre.
Image 3 : La Tour
des Vents à Athènes est une construction romaine qui
abritait un clepsydre. Sa forme de prisme à base octogonale
représente la Terre. (l’octogone est formé par
l’intersection de deux carrés de même rayon). Il s’agit bien
d’une représentation de la Terre, car on voit dans la partie
supérieure les effigies des vents soufflant dans toutes les
directions.
L'image
4 est celle d’une représentation de la Terre sur
le manuscrit MS 0844 de la Bibliothèque municipale de la
ville de Tours. Ce manuscrit serait daté du Xesiècle.
Quant à l'image 5 ,
c’est toujours une représentation de la Terre mais sur un
autre manuscrit de la Bibliothèque municipale de la ville de
Tours : le MS 0973. Ce manuscrit serait daté du XVesiècle.
On voit qu’à 5 siècles d’intervalle il y a équivalence
d’images.
Une telle ressemblance ne peut que surprendre car elle
montrerait qu’il n’y a pas eu évolution des connaissances
géographiques en 5 siècles.
La carte de l'image 6 vient
apporter un démenti à cette dernière affirmation. Elle
daterait du XIesiècle. Bien que les contours
extérieurs s’apparentent à ceux des deux cartes précédentes,
elle est plus précise que les deux autres qui apparaissent
en conséquence comme étant symboliques de la Terre.
On peut vérifier sur l'image
7 que les géographes de l’époque avaient une
connaissance cartographique très bonne du continent
européen. Cette carte doit être comparée à celle fort
différente de l'image 5 .
Les images 8 et 9 représentent
deux êtres fantastiques : pour l'image
8, un antipode, pour l'image
9, un sciapode. Ces deux images d’êtres
fantastiques sont issues des
« Chroniques
de Nuremberg », ouvrage daté de 1493. D’autres
images issues du même livre présentent d’autres êtres tout
aussi fantastiques comme des hommes à très long cou ou à
lèvres en forme de plateau. Des êtres qui existent dans la
réalité et que le XXesiècle nous a fait
découvrir (sauf qu’il s’agit de femmes). Et on réalise à
présent que nombre d’êtres fantastiques inventés par le
Moyen-Âge pourraient avoir une origine issue de la réalité
(ainsi la fabuleuse licorne ne serait autre qu’un
rhinocéros).
Mais alors, d’où viendrait l’image de l’antipode ? du
sciapode ? Ces deux êtres pourraient avoir été inventés à la
suite d’une incompréhension concernant la forme de la terre.
Les savants de l’époque avaient, et ce depuis plusieurs
siècles, adopté l’hypothèse de la sphéricité de la terre. Et
leurs calculs les avaient amenés à penser qu’il existait des
peuples habitant de l’autre coté de la terre. Et donc en
sens inverse par rapport à eux, ayant la tête en bas par
rapport à eux-mêmes. Sans doute certains de ces savants
avaient sur ces points des idées assez claires, mais la
théorie de la gravitation universelle n’ayant pas encore été
exposée, ils devaient avoir beaucoup de difficultés à les
faire comprendre. Antipodes et sciapodes seraient donc des
avatars de ces erreurs d’interprétation. Avec sans doute un
ajout en forme de canular en ce qui concerne le sciapode,
qui n’a qu’un seul très grand pied lui servant d’ombrelle.
L'image
10 est celle d’un tympan de l’église de Djvari en
Géorgie qui daterait du Premier Millénaire. On y voit une
croix pattée inscrite dans un cercle. Mais ce cercle est
formé de trois cercles concentriques, et à chaque point
extrême de la croix pattée apparaît un petit disque. Ce
cercle triple pourrait donc symboliser le ciel et la croix
pattée représenterait la terre.
En ce qui concerne les images
11 et 12, on note la présence des quatre
évangélistes. A partir du XIIesiècle, les
symboles des quatre évangélistes semblent faire le lien
entre la terre et le ciel. Disposés aux quatre angles du
carré de la Terre, ils sont en contact avec le cercle
représentant le ciel.