Les contraintes liées aux aspects financiers 

•  Contraintes     • Article précédent    


On a coutume de dire que « l’argent est le nerf de la guerre» et d’appliquer cette formule à toute réalisation, y compris la plus pacifique. En conséquence de ce principe, toute construction est le résultat d’une opération financière effectuée en vue de cette construction.

Concernant le Premier Millénaire de notre ère, on n’a que très peu de renseignements sur ces opérations financières. Et, d’une façon générale on ne connaît que les résultats de ces opérations : à savoir les édifices qui ont été construits. On ignore tout des projets qui ont avorté. Il y en a eu, très certainement.

Par ailleurs on ne sait rien des délibérations ayant précédé les constructions. En conséquence, il est difficile de savoir quelles étaient les motivations des constructeurs. Cherchaient-ils l’économie ? ou, au contraire, le luxe ostensible ?

Les constructions peuvent donner quelques indications.

Ainsi c’est sans doute par souci d’économie que l’église de l'image 1 a été construire en bois (datation indéterminée : peut-être XVIIesiècle).

C’est aussi par souci d’économie que la cathédrale d’Agde (image 2) a été construite en basalte : les carrières de basalte sont à proximité immédiate. Quant à l’utilisation de brique pour un clocher de Tarazona (image 3), il est sans doute dû au fait qu’il n‘existe pas de carrière de pierres à proximité.


Les images 4, 5 et 6 font apparaître un élément apparemment anodin mais qui se révèle essentiel pour la suite des raisonnements. Cet élément est le suivant : si on observe l'image 4, on s’aperçoit que les 3 chapiteaux semblent être identiques. Une vérification effectuée sur place confirme l’hypothèse : les 8 chapiteaux (5 en bordure de toit et 3 à l’intérieur) sont tous exactement semblables. Observons maintenant les chapiteaux de l'image 5. Sur les 6 chapiteaux, 3 sont semblables. Mais les autres sont tous différents. Sur 6 chapiteaux on trouve 4 décors différents. Et ce qui est le plus étonnant ce n’est pas d’avoir 4 décors différents mais 3 ayant le même décor. Car, en général, les chapiteaux d’un même monument roman sont tous différents.

Sur l'image 6, on retrouve les différences de décors des chapiteaux. On peut néanmoins s’étonner que, dans le cas de cette image, des chapiteaux symétriques par rapport au plan médiateur de l’édifice soient semblables. Il faudrait vérifier cette particularité sur l’ensemble de l’édifice. Cette symétrie a peut-être été voulue par le constructeur : cette partie de bâtiment date de la fin de l’époque romane et on sait que, durant la période gothique, certains canons ont été bouleversés. Il est possible aussi que cette similitude soit due à une restauration. En effet, il arrive souvent que lorsqu’un chapiteau est endommagé, on le remplace par une copie. Et cette copie est souvent la reproduction d’un chapiteau voisin.

Toujours est-il que ces observations font apparaître deux situations très différentes : des chapiteaux tous semblables dans le cas de l'image 4, des chapiteaux différents dans le cas des images 5 et 6. Et ceci nous amène à une double interrogation : quels sont les monuments dans lesquels on trouve des chapiteaux tous semblables ? Quels sont les monuments dans lesquels on trouve des chapiteaux tous différents?

La réponse est simple :

Les monuments dans lesquels on trouve des chapiteaux tous semblables sont les monuments romains.

Les monuments dans lesquels on trouve des chapiteaux tous différents sont les monuments romans.

La différence semble minime : un « i » ! C’est pourtant une différence de 7 siècles !

On devine la suite : l’église Saint-Jacques de Béziers (image 4) que la plupart des spécialistes dataient du XIIesiècle devra être attribuée au IVeou Vesiècle.

Mais il y a plus ! Car on est amené à se poser la question : pour quelles raisons les romains ont-ils construit des monuments dotés de chapiteaux tous semblables et leurs successeurs, des monuments dotés de chapiteaux différents?

Cette question qui semble a priori dépourvue d’intérêt est néanmoins fondamentale, car elle doit être dépendante du système de gestion utilisé. L’hypothèse que nous formulons est la suivante :

Dans le cas des romains, il ne devait y avoir qu’un seul donneur d’ordres. L’organisme qui finançait la construction la mettait en œuvre. Et il ne devait pas y avoir de place pour l’originalité dans cette œuvre. Donc tous les chapiteaux étaient semblables.

Dans le cas des constructions de l’époque romane, les décisions devaient être collectives. Il y avait bien sûr des personnages plus importants ou plus dynamiques que d’autres qui lançaient les idées ou imaginaient les plans. Mais le financement devait être participatif, et le plan de construction devait être décidé en commun. Ceux qui n’étaient pas d’accord avec la majorité cessaient de participer au financement.

Le plan étant décidé en commun, quelle trace pouvait-on laisser du financement de chacun ? La réponse est simple : un chapiteau. Les plus gros contributeurs n’avaient sans doute pas le droit de mettre leur nom sur les murs de l’église, car le don devait rester anonyme. Mais un chapiteau bien différencié de ceux des autres devait être le témoignage de l’effort que le contributeur avait fourni.


Les images 7, 8 et 9 témoignent d’une réflexion concernant le financement. Une question dont nous n’avons pas la réponse. Pour les images 7 et 8 , l’église est couverte d’une voûte de bois. Pour l'image 9, l’église est couverte d’une voûte de pierre. Dans chacun des cas le voûtement est postérieur à l’édification de l’église primitive. Ces églises primitives seraient toutes deux antérieures à l’an 1000. Pour la première, Menat, la couverture en bois que l’on voit actuellement daterait du XIIIesiècle. Mais avec des reprises probables, voire des changements complets de couverture en bois aux siècles suivants. Pour la seconde, Mozat, la couverture de pierre daterait au minimum du XIVesiècle mais plus probablement du XVIesiècle.

De telles églises ne sont pas des exceptions. Il arrive fréquemment que des églises primitivement charpentées soient ultérieurement voûtées. Cependant, on constate que la voûte de pierre soit plus souvent utilisée que la voûte de bois.

Il existe en fait deux questions successives : Pour quelles raisons a-t-on construit des voûtes, de préférence aux charpentes ? Pour quelles raisons a-t-on construit des voûtes de pierre de préférence à des voûtes de bois ?

On peut penser que la construction de voûtes, qu’elles soient en bois ou en pierre, a été initiée pour des raisons symboliques, afin d’imiter par la forme en berceau, la voûte céleste.

Cependant, il n’existe pas, a priori, de raison symbolique ayant favorisé la construction de voûte en pierre de préférence à la voûte en bois.

D’où vient alors cette préférence ?

La peur de l’incendie en ce qui concerne le bois ? Mais des églises à voûtes ou plafonds de bois ont été construites au XVIesiècle. Certaines d’entre elles, moins élevées que des églises romanes, sont plus sujettes au risque d’incendie.

Il nous faut envisager que ces choix de constructions aient été liés à des choix financiers.

Très probablement la voûte de pierre est plus chère que la voûte de bois. Cependant la durée de vie d’une voûte de pierre est nettement plus importante que celle d’une voûte de bois. On estime actuellement qu’une toiture traditionnelle devrait être changée tous les 50 ans. Quant à la charpente de cette toiture, il faudrait la changer tous les cent ans. Même si, dans la pratique, ces nombres sont souvent revus à la hausse, il faut admettre que la perspective d’être contraint de changer régulièrement une construction en bois a dû en effrayer plus d’un, même en sachant que lui-même ne présiderait pas au changement. L’Église est éternelle. Ses constructions doivent l’être aussi.